Naoki Urasawa, 2000

OK, on est d'accord, la trame de fond des couvertures françaises ne fait pas envie.
En fait ça me fait chier cette histoire de spoilers. Là, par exemple, je compte vous parler du tome 14 de 20th Century Boys. Pourquoi seulement le tome 14 ? (C’est une question rhétorique, hein, vous pouvez baisser les mains.) Parce que si je me lance dans une étude globale et approfondie de l’ensemble de la série, ça va faire un post de 30.000 à 40.000 signes au bas mot, et ça risque de me décourager encore une fois de poster régulièrement sur ce blog. Pour une série aussi longue que 20 th Century Boys, qui a forcément ses petites irrégularités en dépit de la méga haute tenue de l’ensemble, je préfère y aller volume par volume. Pourquoi ne pas commencer par le volume 1 alors ? (Les mains…) Parce que, euh, eh bien, je l’ai relu il n’y a pas longtemps. Parce que sinon il faudrait faire 24 posts, qui se suivent d’assez près, et qu’il n’y aurait plus que du 20th Century Boys sur ce blog. Parce que j’ai la flemme. Parce que le tome 14 constitue un des principaux nœuds de la série sur le plan narratif, et peut-être le principal sur le plan thématique. Parce que ce volume aurait dû être un des tous meilleurs de la série, et qu’il ne l’est pas. Parce que si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à faire votre propre blog.
Mais tout ça ne résout pas la question du spoilage. Pour vous parler de ce volume 14, je vais être obligé de faire un petit résumé des 13 précédents, lequel résumé inclura forcément des allusions à certaines "révélations" essentielles à l’histoire. Et on pourrait légitimement m’accuser de spoilage caractérisé. Mais vous savez quoi ? Dans ma proverbiale modestie, j’écris des articles pour qu’on les lise en entier. Je n’ai aucune envie de mettre des avertissements par-ci et des bandeaux par-là, comme je l’ai très malhabilement fait il y a quelques jours pour Donjon. C’est donc au lecteur de se positionner par rapport à sa propre approche de la lecture de critiques (c’est ça le web 2.0 : le lecteur fait la moitié du boulot).
Je veux dire, entendons-nous bien, je ne suis pas le genre de petit vicieux qui va vous raconter la fin de Psychose si vous ne l’avez pas vu, ou celle de Citizen Kane comme dans un épisode bien connu de Peanuts (ce en quoi Schulz spoile le film, mais c’est pour la bonne cause). Quand je parle d’un film, d’un bouquin, de toute histoire qui se tient en un bout, pas de souci, je spoile le moins possible. Mais ici il s’agit d’une longue série. Dans un cas comme celui-ci, où il y a des "14 " partout dans l’article, surtout vers le haut, et où les choses sont donc claires, c’est à chaque non-lecteur des 13 volumes précédents de décider s’il souhaite lire cette critique. Sachant aussi que j’espère être lu également par des gens qui connaissent déjà les œuvres dont je parle, et qui ont toute latitude pour me dire que je raconte n’importe quoi, car comme dit le proverbe : lâchez vos coms !
Ajoutons une dernière chose sur la question du spoil : on ne parle pas ici de Prison Break, ou de quelque machin qui ne tient debout, et encore, faut voir comme, que par la grâce d’un suspense un peu bêta plus proche de l’addiction à la nicotine que de la savante construction dramatique. On parle de 20th Century Boys. Même les contempteurs les plus ardents du spoilage m’accorderont que la beauté d’une telle œuvre ne se limite pas au petit choc au cœur au moment des grosses révélations. [Question subsidiaire et anecdotique : si quelqu'un sait ce que l'Académie française propose comme équivalent en bon français à "spoil", je suis preneur, ne serait-ce que pour la tranche de rigolade. Je vois venir "dévoilage", ou quelque chose d'à peu près aussi élégant.]
Sur ce, résumons. 20th Century Boys est un manga de science-fiction, mais c’est pas franchement évident tout de suite : les 4 premiers volumes et demi racontent la vie d’adultes d’un groupe de japonais à l’approche de l’an 2000, entrecoupée de scènes de leur enfance à la fin des années 60 et au début des années 70. Enfants, ils avaient inventé un récit mettant en scène une organisation vouée à la destruction du monde, eux se rêvant évidemment en sauveurs de la Terre, le tout fortement inspiré par les mangas de l’époque. Devenus adultes, et alors qu’ils ont tout oublié de ces vieilles histoires, ils se rendent compte qu’une organisation sectaire dirigée par un personnage masqué surnommé "Ami" met petit à petit en place tous les éléments du plan qu’ils avaient imaginé. Alors que l’organisation d’Ami devient un parti politique et gagne de plus en plus d’influence, Kenji Endô, le chef de la bande de gamins, devenu un gérant d’épicerie/musicien frustré, doit replonger dans ses souvenirs enfouis pour prendre de l’avance sur le plan d’Ami et tenter de l’arrêter.
Lors du nouvel an 2000, Ami répand un virus sur les grandes capitales. Kenji est tué en tentant de l’arrêter. L’organisation d’Ami distribue alors des antidotes et met en scène l’événement : elle fait passer "Kenji le terroriste" pour l’auteur du méfait. Ami devient un héros pour avoir sauvé le monde. Au milieu du 5ème volume, l’histoire fait un bond jusqu’en 2014. Ami, dont toujours personne ne connaît le vrai visage, est alors le maître du Japon. Il est quasiment considéré comme un demi-dieu et la liberté d’expression n’existe plus. Les anciens compagnons de Kenji sont entrés dans la clandestinité et ont formé un groupe de résistants.
Le tome 14 se déroule après la mort d’Ami, dont les résistants ont découvert la véritable identité. Son organisation tient toujours les rênes du pouvoir, et un nouveau virus commence à se répandre. Pour les résistants, la clé permettant de stopper ce plan se trouve dans le passé. Ils décident alors de pénétrer le système informatique d’Ami-Land, un centre de lavage de cerveau pour citoyens soupçonnés de ne pas apprécier Ami à sa juste valeur, et de s’infiltrer dans le Simulateur, un genre de jeu vidéo en réalité virtuelle qui reproduit le quartier de Tokyo où la bande de Kenji a passé son enfance.
Que ce soit en 1997, en 2000 ou en 2014, l’histoire de 20th Century Boys est systématiquement entrecoupée de scènes se déroulant durant l’enfance des héros, établissant des correspondances entre le passé et le présent. En effet, le moindre petit événement, voire la moindre historiette que les enfants se racontent, est susceptible d’être grossie à l’infini par le plan d’Ami pour devenir une réalité d’ampleur mondiale, généralement terrifiante. Ami est le dieu omnipotent que chaque enfant souhaite être (et croit parfois être), sa principale différence avec un enfant étant évidemment qu’aucune réalité ne vient se heurter à son désir. Étant en mesure de donner réalité à des fantasmes qui ont gardé toute la démesure et l’incohérence de ceux d’un enfant (je ne dis pas que les fantasmes des adultes sont toujours très cohérents, mais enfin, "robot géant de 50 mètres de haut et de 1 million de tonnes", quelqu’un ?), il crée au gré de ses caprices un monde qui perd petit à petit toute unité, qui se défait comme un puzzle dont on enlèverait un par un tous les morceaux.
Le thème central de ce volume 14 est celui de la vérité et du mensonge. L’essentiel du tome se déroule à l’intérieur du simulateur, dont nous voyons l’univers à travers les yeux des personnages, c’est-à-dire comme s’ils étaient réellement transportés dans le passé. Non seulement les héros se trouvent dans un univers virtuel, fabriqué de toutes pièces, qui n’est qu’une reproduction de ce qui fut autrefois vécu, mais les héros ont des raisons de soupçonner que ce simulateur (qui après tout a été conçu pour donner une version "officielle" de l’enfance d’Ami) ne donne pas une relation exacte des événements.
A travers le simulateur, c’est leur propre mémoire que les héros cherchent à retrouver, pour mettre la main sur l’anecdote première, celle qui est la clé pour comprendre Ami et mettre fin à son plan une bonne fois pour toutes. On retrouve ici une structure similaire à celle du précédent manga de Naoki Urasawa, Monster : pour arrêter le tueur en série Johann, le docteur Tenma devait retrouver "les origines du monstre", enquêter pour remonter petit à petit le fil de l’enfance de Johann et découvrir quel était le traumatisme initial qui avait fait de lui ce qu’il est. L’intérêt supérieur, à mes yeux, de 20th Century Boys par rapport à Monster vient de ce que les héros eux-mêmes sont impliqués dans ce motif psychanalytique. L’enquête ne se mène plus seulement dans le champ de la réalité, mais avant tout dans celui de leur propre mémoire, aussi lacunaire et altérée qu’elle puisse être par le passage des années. (Franchement, vous vous en rappelez, vous, de toutes les conneries que vous pouviez raconter avec vos amis quand vous aviez 9 ans ?) Le jeu d’Ami consistant à substituer mille réalités absurdes à ce qui a réellement été vécu ne fait que les embrouiller davantage.
D’autant que, par un troisième degré de mise en fiction des anecdotes enfantines, après la virtualité de l’univers et la réécriture de ces anecdotes, nous découvrons dans ce volume que Ami, enfant, était déjà un affabulateur, auteur de tours de passe-passe et autres astuces de prestidigitateur lui permettant d’épater ses camarades. De sorte que Ami (ah au fait, il a beau être mort, il revient dans ce tome. Mais bon, c’est pas franchement un spoil : un personnage qui est tout le temps masqué, quand il meurt, vous vous attendez pas à le voir revenir, vous ? Il suffit de mettre quelqu’un d’autre derrière le masque et voilà tout. S’il y avait là tentative de faire un effet surprise, c’est franchement raté.) qu’est-ce que je disais déjà ? Ah, oui : de sorte qu’Ami oblige les héros à jouer son jeu, et à donner aux minuscules anecdotes de leur enfance une aussi grande importance qu’il le fait lui-même, puisqu’il leur faut en permanence distinguer le vrai du faux, sous peine de désastres pour le monde, rien que ça.
De ce qui précède on pourrait conclure hâtivement que 20th Century Boys est une condamnation du fameux "esprit d’enfance", si loué universellement de nos jours à peu près partout. Et ce serait une conclusion hâtive. Comme souvent quand on conclut hâtivement. L’action d’Ami est plutôt montrée comme une perversion de cet esprit, selon le même processus d’inversion qui fait qu’Ami est considéré dans le monde entier comme un sauveur, et la bande de Kenji comme des terroristes responsables de toutes les catastrophes. Car c’est en se reportant à leurs propres idéaux et rêves enfantins que les héros trouvent la motivation nécessaire à leur combat, de même que les modes pratiques de leur action trouvent leur source dans leur mémoire. C’est la fragilité et la futilité de leurs rêves et fantasmes qui leur donne toute leur valeur, et ce sont les idéaux visibles à travers ceux-ci qu’il faut perpétuer une fois l’âge adulte atteint. La trahison d’Ami est d’avoir fait tout le contraire : évacuant les idéaux, voire les inversant carrément, il a donné une réalité matérielle et brutale, nécessairement inférieure au rêve, aux histoires qu’ils avaient imaginé.
Ici, j’espère qu’à la lecture de tout ce qui précède (et qui s’applique pour l’essentiel à l’ensemble de la série), le sympathique lecteur, la charmante lectrice peu familiarisés avec 20th Century Boys ont déjà pris la décision de s’y plonger plus avant, parce qu’il me faut désormais exprimer quelques réserves par rapport à ce volume précis. C’est inévitable, dans une série de 24 volumes, il y a des coups de mou, et un poil de répétition parfois. Alors que le début de la série (exemplairement les 5 premiers tomes) impressionnait par sa densité et la rapidité avec laquelle les récits se situant à différentes époques s’enchaînaient, ici, l’idée du "simulateur de passé" a tout de la bonne idée mal exploitée. Alors qu’elle matérialise parfaitement l’idée de l’interpénétration des époques, peut-être de façon un peu trop transparente d’ailleurs, elle donne finalement l’impression de délayer un récit qu’elle devrait au contraire condenser encore davantage. La faute à quelques éléments extérieurs qui semblent être là pour "faire tourner les pages", à commencer par le retour d’Ami, dont on a déjà dit plus haut à quel point il tombait à plat.
C’est d’autant plus dommage que dans ce volume, nous obtenons enfin la clé d’une des anecdotes d’enfance les plus importantes de la bande, celle de la "salle de biologie", dont les premiers éléments étaient donnés dès le volume 1. Alors que Naoki Urasawa trouve généralement le moyen de dépasser les attentes des lecteurs quand vient le moment de livrer un élément longtemps attendu, sachant toujours suggérer un sentiment de grandeur quasi épique derrière quelque détail incongru propre aux élucubrations enfantines (la fin du tome 3, putain !), ici, le récit manque d’ampleur. Peut-être, pour le coup, que les attentes étaient trop hautes.
Évidemment, là, on compare un volume de 20th Century Boys à d’autres volumes de 20th Century Boys. Face à à peu près n’importe quel autre manga, ce volume fait bien mieux que tenir la route. Mais de toute façon je ne m’en fait pas trop : quel est le fou qui, ayant lu les 13 premiers volumes de cette merveille, interromprait là sa lecture après avoir pris connaissance de ces maigres réserves ?
♥♥♥♥
Guillaume Bardon
[...] déjà eu l’heur de vous entretenir ici de 20th Century Boys, la série qui est pour moi le chef-d’œuvre, à ce jour, de Naoki [...]
[...] [Pour un résumé d'ensemble et une analyse générale de la série, je vous renvoie ici.] [...]