Bien chers lecteurs, vous que j’ai délaissés ces derniers mois, soyez rassurés : j’avais toujours autant de trucs à rêver la nuit dernière, et il n’y a pas de raison que la nuit prochaine soit différente. Si tout roule comme prévu, les chroniques de tout ce qui me tombe sous la main devraient donc à nouveau pleuvoir dans les jours qui viennent. En attendant, conformément à la tradition, c’est l’heure du Top 10 de fin d’année. Il va de soi que si nous autres cinéphiles voyons autant de films, ce n’est que pour compliquer à plaisir l’élaboration de la liste annuelle, ce qui augmente d’autant sa valeur, puisque comme disait Marx :
En tant que valeurs toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé.
Or, vu comme on se les échange, il semblerait bien que les Tops 10 de fin d’année soient des marchandises, en dépit d’une valeur d’usage à priori négligeable. Ce qui, je l’espère, ne vous empêchera pas de LÂCHER VOS COMS, et en l’occurrence vos propres Tops 10 (je prends aussi les tops musique, bouquins, ce que vous voulez). En plus, comme ça, s’il y en a plein, je pourrai m’amuser à élaborer un classement général des lecteurs, ce qui fera de mon blog un concurrent direct de Télérama. Avec quand même, espérons-le, moins d’hommes et de dieux en haut du classement.
Mais let’s cut the crap ("trêve de balivernes" en français), voici mon Top 10 des films de 2010, en affiches :
Premier bon point : bien qu'il s'agisse d'un film choral, aucune tentative de montrer tout le monde sur l'affiche.
Hey les lecteurs, faudrait voir à lâcher vos coms de temps en temps ! Sinon c’est un peu décourageant.
Ajami est un quartier cosmopolite de Jaffa. Ajami, le film, raconte l’histoire de plusieurs habitants du quartier, sous forme de film choral, ce genre qui commence tout juste à passer de mode après avoir donné des pelletées de machins paresseux et grandiloquents ces dernières années.
A l’origine, le genre choral (des histoires séparées mais qui s’entrecroisent et pas de personnage principal) semble le plus adapté pour mettre au centre d’un récit, non un héros, mais une ville ou un quartier. C’est bien ainsi que Robert Altman l’entendait, sinon Nashville ne s’appellerait pas Nashville mais, je ne sais pas, Country and Western par exemple. Par la suite, le genre s’est surtout installé à Los Angeles, se remplissant petit à petit de clichés et de facilités, jusqu’au grotesque Collision, qui atteignit en 2005 le fond de la pochette-surprise.
Ici, film choral à Jaffa, donc. C’est déjà plus original. Les histoires tournent essentiellement autour de la criminalité, ce qui, pour le coup, rappelle plutôt Gomorra. Mais là où le récit choral devenait dans Gomorra un prétexte à la description des activités d’un gang, au risque (évité la plupart du temps) de ne pas réussir à faire exister réellement ses personnages, Ajami évacue toute prétention à l’exhaustivité. En s’attachant à un nombre relativement restreint de protagonistes (il y a même un quasi-personnage principal en la personne d’Omar), le film peut se permettre de montrer réellement la vie des habitants du quartier, sans faire de chacun de ceux-ci les représentants de tel ou tel groupe social, comme cela se pratique bien trop souvent dans le genre. Ici les personnages sont des êtres humains avant d’être le symbole de ceci ou l’archétype de cela. Le travail des acteurs, non-professionnels et habitants du quartier, n’est sans doute pas pour rien dans cette réussite, à commencer par l’excellent Shakir Kabaha dans le rôle d’Omar.
Dans la foulée, Ajami évite aussi les autres pièges du genre, loin des épuisants "chefs d’oeuvre" surgonflés d’Inarritu. Pas de coïncidences foireuses surgissant sans prévenir pour hurler "destiiin !" à la face du spectateur, pas de raccourcis d’écriture qui facilitent le travail des scénaristes, certes, mais n’épatent plus personne depuis longtemps. Ajami, coréalisé par un Palestinien (Copti) et un Israélien (Shani), évite tout symbolisme lourdingue, sur la situation du pays par exemple. Aucune tentative de saturer les scènes ou les plans de signifiant jusqu’à indigestion, comme, là encore, cela se voit souvent dans les films choraux. Tout cela est évacué au profit de la précision du regard porté sur les personnages.
Le plus fort, c’est que tout en évitant les pièges du genre, Ajami accomplit parfaitement le programme du film choral : donner une image globale d’une situation. Alors que l’entrelacement des cinq histoires est assez complexe, le spectateur n’est jamais perdu dans la chronologie. Preuve supplémentaire que la véritable virtuosité narrative n’est pas celle qui se voit le plus. En restant toujours un film simple, cash, sans morceaux de bravoure, tout en réalisant petit à petit son dess(e)in, Ajami réussit à devenir ce petit miracle assez rare : une fresque modeste.