Articles Tagués ‘bande dessinée’

Naoki Urasawa, 2000

Allons bon, on met des bulles sur les couvertures maintenant ! Ils ne savent plus quoi inventer chez Panini Manga.

[Pour un résumé d'ensemble et une analyse générale de la série, je vous renvoie ici.]

Décidément, il ne manque pas de souffle, ce Naoki Urasawa. A-t-on idée de créer un personnage principal aussi attachant que Kenji Endô, de le faire disparaître au beau milieu du volume 5 et de ne plus nous en parler ensuite que dans les flash-backs, au point que nous venons à en douter de son statut de protagoniste ? A-t-on idée, alors que tous les lecteurs se doutent bien qu’il n’est pas aussi mort qu’on voudrait nous le faire croire, d’attendre la fin du volume 15 (quinze !)  pour nous montrer pendant trois pages un type d’allure louche mais qui, si on y regarde de plus près, ne peut être que Notre Héros ? A-t-on idée, alors qu’à ce stade les lecteurs tiennent pour acquis que le Grand Retour du Grand Héros se fera dès le volume 16, de ne le faire se pointer que dans les DEUX DERNIÈRES planches du volume DIX-SEPT ?

Naoki Urasawa a idée, et pas seulement derrière la tête. Pour ce petit coquinou, triturer les nerfs du lecteur est un jeu, comme un enfant qui fabrique un chemin pour y faire passer les fourmis. C’est donc raccord avec la thématique du manga, ce qui prouve une fois de plus que N. U. est un génie.

Plus sérieusement, il y a quelque logique a procéder ainsi. Nous avons déjà eu l’honneur de montrer à nos estimables lecteurs les liens qui unissent passé et futur dans les œuvres de Naoki Urasawa : la solution à un problème présent ou à venir se trouve toujours dans le passé. Par conséquent, en ayant été un héros durant son enfance et son adolescence, Kenji Endô reste nécessairement un héros dans le présent, quand bien même il serait vraiment mort. Ne serait-ce que parce qu’il influence ses amis, qui continuent à lutter : c’est dans les souvenirs qu’ils ont de ses actes qu’ils trouvent l’inspiration. Comme il est précisé sur la couverture : "la justice ne meurt jamais !"

En diffusant ses chansons sur une fréquence radio pirate, puis en se pointant devant un poste de garde tranquillou sur son scooter, Kenji semble presque en mesure d’encercler à lui tout seul le dispositif mis en place par Ami au fil des ans. C’est pas dommage : devenu Président du Monde, Dieu vivant et que sais-je encore, Ami a instauré une des pires dystopies de l’histoire de la science-fiction. Ce volume 17 est l’occasion d’explorer un univers infernal, pour lequel Naoki Urasawa a réussi a trouver le juste équilibre entre les deux caractères du régime d’Ami : ridicule et terrifiant. Dans la plupart des dystopies, l’un occulte souvent l’autre : le terrifiant dans 1984, le ridicule dans Brazil, par exemple. Ici il est clairement montré que ce qui est vraiment terrifiant, c’est que tout le monde en est venu à accepter des institutions, des idées qui à priori feraient mourir de rire un visiteur venu d’un monde un peu plus sensé.

Je ne citerai que la Brigade de Défense de la Terre, son quartier général en forme de cadavre de dinosaure à moitié rongé par les vers, ses fusils laser qui tirent dans toutes les directions sauf en face (ou qui ne tirent pas du tout), ses casques grotesques, ses entraînements qui consistent à faire semblant de tirer tout en faisant "Pyou ! Pyou ! Pyou !" avec la bouche, le tout pour "l’arc-en-ciel de la justice". La mission officielle de ces courageux militaires est de protéger le monde contre les extraterrestres. Bien entendu, il n’y a pas plus d’extraterrestres que de beurre en branche, la Brigade est tout simplement envoyée pour exécuter les dissidents présumés. Ce qui fait que le lecteur garde son rire coincé dans la gorge, malgré le caractère hautement comique de cette joyeuse Brigade, c’est que ces hommes sont parvenus à se convaincre eux-mêmes que l’homme qu’ils s’apprêtent à exécuter est bel et bien un extraterrestre, un ennemi de l’humanité.

L’autre grande trouvaille, c’est cette idée des murs infranchissables qui quadrillent le Japon (et probablement le reste du monde, même si nous n’en savons rien). Le pays a été divisé arbitrairement en plusieurs zones, entre lesquelles toute communication est impossible. La propagande, ensuite, a beau jeu de laisser entendre, sans jamais le dire clairement, que les gens vivent un enfer de l’autre côté, et que chacun devrait être bien satisfait de son sort, heureux d’être du bon côté du mur. (Incidemment, c’est un argument très utilisé en France dès que quelqu’un ose suggérer qu’on pourrait améliorer un tantinet quoi que ce soit : "ah mais vous savez, c’est bien pire en Iran/Corée du Nord/Afrique subsaharienne, vous devriez arrêter de vous plaindre". Alors que, j’ai beau chercher, je ne vois pas le rapport entre le fait que c’est pire ailleurs et le fait que ça pourrait être mieux ici.)  Mais Otcho, lui, a réussi à traverser tout le Japon, et comme il nous l’a révélé dans le volume précédent, la situation est exactement la même partout. En bloquant la circulation des informations, Ami a bloqué le monde dans un présent éternel, sans avenir, donc sans espoir, sans passé à part les vagues souvenirs de ceux qui ont connu le monde d’avant les murs (mais n’était-ce pas un rêve ?), sans rien d’autre que la survie au quotidien.

La fin du volume nous suggère que c’est, une fois de plus, en faisant appel au passé, et cette fois plus particulièrement aux mythologies à moitié oubliées de la culture pop japonaise, que Kenji compte faire tomber les murs dans les prochains volumes. Gambatte !

♥♥♥♥♥

Guillaume Bardon

Politique des auteurs : Naoki Urasawa

Katsura Hoshino, 2004

Shonen : manga à destination des jeunes garçons.

Que les genres respectent des codes, ou les détournent (autre façon de les respecter), c’est une chose. C’est justement en cela qu’ils sont des genres : les lecteurs/spectateurs abordent l’œuvre à travers un fonds commun qu’ils connaissent déjà. Le genre fonctionne comme un référent, actualisé par les différents objets que sont les œuvres. Ça marche comme ça depuis belle lurette, et ça marche très bien.

Là où on commence à avoir un problème, c’est quand il ne s’agit plus tant d’actualiser  un genre, c’est-à-dire d’en proposer une vision, que d’appliquer à la lettre un cahier des charges. Et là où le problème devient mastoc, c’est quand ce cahier des charges était déjà celui d’une œuvre précédente. Actuellement, on dirait que le shonen de grande consommation fonctionne par accumulation d’éléments obligatoires. Or, plus ces éléments deviennent nombreux, plus ils restreignent la marge de manœuvre des auteurs.

La structure de base, si elle se répète toujours selon un schéma identique, permet pourtant des variations à l’infini : un shonen est l’histoire d’un jeune garçon qui veut devenir plus fort dans un domaine précis (la baston, un sport, le jeu de go, tout ce qu’on veut), qui affronte des adversaires à priori plus forts que lui mais parvient toujours à en venir à bout et progresse ce faisant. Le tout étant plus ou moins généreusement saupoudré d’humour. C’est avec Dragon Ball que le public français a découvert le genre et son mode de fonctionnement, et on ne pouvait pas en donner une image plus claire qu’avec les fameux détecteurs de puissance, qui formalisaient, puis faisaient exploser (dans tous les sens du terme), cette logique du dépassement perpétuel de soi.

Sur une telle structure, tous les détournements étaient possibles. Mon préféré, GTO, montrait ce qu’il se passait si l’on choisissait pour héros, non plus un ado volontaire, mais un jeune homme immature et branleur, dont le défi quotidien ne consistait plus à déchirer au foot ou à devenir un ninja balaise, mais à devenir un super prof, ou plutôt, dans le texte, "le plus great teacher de tout le Japon". Mais parallèlement, la vague Naruto imposait une idée plus stricte du shonen. Contrairement à GTO, il s’agissait d’investir un décor à priori le plus éloigné possible du quotidien des jeunes lecteurs, tout en faisant tourner l’histoire exclusivement autour de la question qui les préoccupe le plus (surtout au Japon) : le parcours scolaire.

En d’autres termes, GTO disait réellement quelque chose de ce qu’est l’école, notamment au Japon. GTO montre les conséquences d’un très haut niveau d’exigence scolaire sur des ados forcément fragiles. Au passage, la BD remet en question certaines méthodes, comme celle qui consiste à mettre les élèves en compétition les uns avec les autres pour les motiver. En prime, en mettant en scène un prof qui a au moins autant besoin de grandir que ses élèves, elle tourne en ridicule l’idée selon laquelle le prof serait Le Prof, source de Science et donc d’Autorité, alors que l’élève serait L’Élève, pâte molle à façonner et réservoir vide à remplir de connaissances, à peine un être humain en fait. Dans GTO, il n’y avait que des êtres humains en interaction, dont chacun avait tout à apprendre de tous les autres.

Naruto faisait tout le contraire. Très hypocritement, ce manga promettait aux lecteurs de l’évasion : non plus l’univers tristement banal de l’école, mais un univers fascinant, excitant, ou tout le monde est un ninja ! De l’action, de l’aventure, des bastons épiques en forêt, loin du bitume étouffant des villes et du béton délétère ! Super, sauf qu’il n’est question QUE de l’école dans Naruto. Et là, tout est justifié. Il faut bien écouter son professeur pour devenir un bon ninja ? Oui, mais c’est parce que le village est entouré d’ennemis, contre lesquels il faudra le défendre une fois devenu grand ! Remplacez "ninja" par "employé" et "village" par "patrie", relisez la phrase, et voyez un peu ce que ça donne comme idéologie. D’ailleurs, le rêve du héros de Naruto, ce n’est même pas d’atteindre l’excellence ninjaïstique, c’est de devenir le boss de tous les ninjas de son village. Bravo la mentalité. (Alors que Son Goku, il aurait pu se faire nommer Président de la Terre quand il voulait, eh ben il l’a jamais fait !)

Bref, c’est malheureusement Naruto qui a gagné, et le gros des shonens aujourd’hui se compose d’histoires situées dans un monde plus ou moins exotique mais où il n’est question que d’examens, de tests, de grades, de concours, de hiérarchies et compagnie, le tout sous couvert d’héroïsme exalté. Aujourd’hui on en est là, et D.Gray-man, l’œuvre à laquelle nous faisons semblant de nous intéresser dans le présent article, est l’héritière de cette école, dont la codification s’est alourdie depuis, puisque les éléments suivants sont venus s’ajouter :

  • Le décor ne peut plus se contenter d’être exotique, il faut qu’il soit vaguement steampunk. Il faut des trains et autres moyens de transport à vapeur, mais pas de technologie trop développée. Ça, c’est plutôt l’influence de Fullmetal Alchemist, une jolie histoire par ailleurs, qui mettait en veilleuse l’idéologie réac évoquée plus haut, mais qui a été bien trop copiée par des auteurs sans imagination.
  • Toujours l’influence de Fullmetal Alchemist : les héros doivent appartenir à un groupe de gens dotés de capacités spéciales plus ou moins magiques, qui les amènent à parcourir le monde pour venir en aide aux gens ordinaires, mais qui sont en même temps vécues comme des malédictions. Les ninjas étant usés jusqu’à la corde, Fullmetal Alchemist changeait la donne en mettant en scène des alchimistes. Dans D.Gray-man, ce sont des exorcistes. Allons bon. Ce "métier" ne sert de toute façon qu’à justifier le statut de super-héros des persos, ça pourrait aussi bien être autre chose, du moment que ça fait un peu mystérieux. Je ferais bien des propositions pour les prochains gros succès shonen (herboristes, magnétiseurs, calligraphes), mais tout ça est sûrement déjà dans les cartons.
  • Le héros doit être orphelin, mais ça, c’est tellement banal que je ne sais pas si ça vaut le coup de le préciser, d’autant que c’est aussi le cas pour les super-héros américains.
  • Il faut mettre une touche "gothique". Ça, c’est relativement récent. Ça passe par des symboles chrétiens en pagaille, à commencer par des croix orientées dans toutes les directions possibles et imaginables. Dans D.Gray-man, comme nous avons affaire à des exorcistes, en plus, ça colle. On va faire un carton, coco.
  • Récent aussi : les persos doivent avoir un look très travaillé et "mode". Ceci était l’apanage du shojo pendant longtemps, j’imagine que l’idée est d’attirer ainsi le public féminin vers le shonen, pour ratisser plus large.
  • L’humour doit être très présent, mais seulement comme une ponctuation. En aucun cas il ne doit servir à raconter l’histoire, il ne peut servir que de pause entre une scène dramatique et une scène d’action par exemple.
  • Le groupe que le héros intègre, et dont il gravit les échelons au fur et à mesure, doit compter des personnages mystérieux, à commencer par Le Personnage Dont On N’A Plus De Nouvelles Depuis Longtemps (souvent un ancien chef). Le héros pourra projeter une image paternelle sur ce personnage et avoir pour objectif de le retrouver.
  • Les scènes de foule dans les "villages" doivent montrer les "villageois" se comportant comme des moutons. Dans un shonen contemporain de qualité, les non-héros (c’est-à-dire l’immense majorité de la population) sont tous des abrutis incapables de se débrouiller par eux-mêmes. Et en plus, les trois quarts du temps, quand les héros viennent les sauver, ils les accueillent avec des pierres !

Voilà en gros les principaux éléments. Je compte d’ailleurs sur vous pour lâcher vos coms et me dire ceux que j’ai oubliés. D.Gray-man, en plus de respecter ces règles, a ses propres défauts. Les scènes d’action sont à la limite du compréhensible. L’auteure privilégie un dessin fouillé assez shojo dans l’esprit qui, une fois plaqué sur un découpage pour le coup typiquement shonen, nous fait comprendre pourquoi ce sont deux genres différents : ça ne va pas ensemble. Enfin ça pourrait, bien sûr, mais pour réussir ce genre de crossover radical, il faudrait bien plus de talent qu’il n’y en a ici. Quant au grand méchant, une espèce de clown gonflable nommé le Comte Millénaire, il finit de discréditer l’entreprise. On avait bien compris qu’on avait affaire à du gothique "light", mais avec un guignol pareil comme incarnation du mal, comment voulez-vous que les passages dramatiques ne tombent pas à plat ?

Le pire, c’est qu’on ne peut même pas dire qu’il n’y a pas de savoir-faire dans D-Gray-man. Mais parfois, le savoir-faire nuit plus qu’autre chose. J’ai plus de respect pour un auteur débutant qui essaie maladroitement de créer un univers et aboutit à une BD bancale et mal foutue, que pour Katsura Hoshino qui se contente de repomper Fullmetal Alchemist, sans idée, sans vision, probablement sans envie autre que celle de vendre du papier, mais avec savoir-faire. Ce devait être à ce genre de chose que Godard pensait lorsqu’il se gaussait des "professionnels de la profession". Alors, bon, je suis gentil, je ne met pas zéro cœurs, ne serait-ce que parce que je n’ai pas encore décidé quel symbole voudra dire "zéro cœurs" sur ce blog (bizarrement, dans ma police, j’ai du carreau et du trèfle, mais pas de pique). J’en mets un pour cette fois. Mais attention, le prochain qui me cherche, ça va tomber !

Guillaume Bardon

Blanquet, Joann Sfar et Lewis Trondheim, 2003

Et vas-y que je te fais tourner les dessinateurs... Cette fois, c'est Blanquet !

Résumé des épisodes précédents : l’explosion de Terra Amata a été racontée du point de vue du Roi Poussière dans Armaggedon, puis du point de vue de Marvin Rouge dans La carte majeure. Il ne restait plus qu’à suivre cet événement tel que l’a vécu le responsable de tout ce merdier, à savoir le Grand Khan, alias ce bon vieux Herbert. Comme le titre l’indique assez clairement, c’est chose faite avec Le Noir Seigneur.

Il y a une chose admirable dans la façon dont Sfar et Trondheim développent leur univers : ils le prennent au sérieux. Ce qui ne veut pas dire qu’il l’abordent avec respect, le chapeau à la main, et le considèrent comme une Œuvre Sacrée, bien au contraire. Mais justement, lorsqu’ils balancent un élément avec ce qui pourrait ressembler à de la légèreté, ils en tiennent compte jusqu’au bout et en tirent toutes les conséquences logiques. De sorte que ce qui a été une petite blague il y a quelques volumes peut devenir un élément central de l’intrigue.

En effet, dans Le Volcan des Vaucanson, un bref dialogue entre le Grand Khan et le Roi Poussière semblait là juste pour souligner, de façon amusante, la mégalomanie du premier. Or ce dialogue annonçait toute la trilogie de l’explosion, comme vous l’allez constater :

- [...]tu devrais arrêter de croire que le monde tient sur tes épaules.

- Mais il tient sur mes épaules.

- Alors, lâche tout.

- Si je lâche tout, la planète va se disloquer.

Comme nous le révèle Le Noir Seigneur, c’est précisément ce qui s’est passé. La planète a explosé parce qu’Herbert a relâché l’Entité noire, cet informe Esprit du Mal qui s’était installé dans son corps et lui avait donné ses pouvoirs. (Les amateurs d’humour pipi-caca qui me lisent pas milliers apprécieront d’ailleurs la métaphore constipation/libération suggérée au long des pages de cet album un peu cracra en général.) Privé d’une bonne partie de ses pouvoirs, Herbert redevient blanc. Il n’a plus grand chose du terrifiant Grand Khan, il n’est plus qu’un vieux canard usé par la vie.

Comme pour les deux autres volumes de la trilogie, l’atmosphère du récit colle à la personnalité du personnage principal. Ici, l’action tourne autour des magouilles politiques fomentées par les subordonnés du Grand Khan, qui aimeraient bien lui piquer sa place maintenant qu’il ne fait plus peur. Ce dernier tente, avec l’énergie qui lui reste, de conserver son autorité sur ses soldats, tout en évitant de se faire tuer par ses généraux. La violence est très présente tout au long de l’album, dans un registre plus gore que cartoon. Ça sanguinole, il y a du feu d’artifice de tripaille, on arrache la peau des cadavres de ses ennemis pour en faire des tapisseries, et ainsi de suite. Blanquet s’en donne à cœur joie dans un style très organique qui reflète aussi bien la pourriture interne du corps d’Herbert que celle de ses pensées.

Dans le contexte de la trilogie, on peut s’amuser à comparer la façon dont l’algarade entre Herbert et Marvin Rouge est dessinée dans cet album (pages 25 à 28) et le récit du même événement dans La carte majeure (pages 15 à 19). Surtout, à la fin du Noir Seigneur, les cartes sont rebattues. L’Histoire est à nouveau en marche. Le Roi Poussière, pourtant le plus vieux des trois héros, est celui qui a le mieux pris acte du changement d’époque, et on le sent à l’aube d’une grande révolution. Marvin Rouge semble peu affecté par les transformations en cours (c’est sans doute pour cela que son album est le moins intéressant des trois). La situation d’Herbert a connu un profond glissement, mais peu d’éléments nous indiquent dans quelle direction sa vision des choses a évolué. Si Le Noir Seigneur nous fait comprendre ce que c’est d’être dans la tête de l’ex-super méchant, il ne nous livre pas pour autant le fruit de ses pensées. Du coup, c’est un peu comme d’hab’ avec mes chroniques de Donjon : à suivre !

♥♥♥♥

Guillaume Bardon

Politique des auteurs : Joann Sfar et Lewis Trondheim

Kaori Yuki, 1997

"Belle madame à la peau lisse, voici les fleurs de la police." (Louis de Funès, "La Belle Américaine")

Septième tome de Angel Sanctuary, et ça doit bien faire six tomes et demi que je ne pane rien à l’intrigue.

En gros, il s’agit d’un frère et d’une sœur qui voudraient bien coucher ensemble, mais leur mère n’est pas d’accord (allons bon !). Sauf que le frère, Sétsuna, est en fait la réincarnation d’un ange ultra destructeur, Alexiel. Du coup, Sétsuna se retrouve impliqué dans une guerre cosmique entre les anges et les démons. Ensuite sa sœur meurt, la fin du monde approche, et Sétsuna quitte notre monde matériel pour explorer les multiples niveaux du monde spirituel. Sa mission est d’empêcher la fin du monde en faisant je ne sais quoi, et je ne serais pas autrement surpris qu’il trouve un moyen de ressusciter sa sœur au passage (peut-être en mourant lui-même, ça me semble assez dans l’esprit), mais enfin on verra bien.

Dans Angel Sanctuary, il y a des personnages dans tous les sens, principalement des anges et des démons, chacun subdivisés en multiples sous-catégories, mais tous lookés jusqu’aux dents. Bizarrement, les anges sont tous des salopards égocentriques à des degrés divers (proportionnés à leur niveau dans la hiérarchie céleste), alors que les démons peuvent faire preuve de compassion. Tout ce petit monde constitue un réseau complexe de relations fait de rivalités personnelles, d’amours impossibles et d’un subtil système dominants/dominés à X niveaux.

Bref, il y a là beaucoup trop de trucs, sans parler des bidules et des machins, pour qu’on puisse espérer y retrouver ses petits. Heureusement, il y a de quoi s’occuper par ailleurs. Angel Sanctuary pousse les caractéristiques  du shojo au-delà de toutes les limites du raisonnable, et nous prouve une fois encore que, pour les mangakas, il n’y a pas grand-chose d’interdit. Le terme "shojo", rappelons-le, désigne un manga pour jeunes filles, voire pour petites filles, ce qui n’empêche pas Kaori Yuki de faire tourner toute son histoire autour du thème de l’inceste.

Alors, bien sûr, il n’y a pas plus de scènes de sexe explicites dans Angel Sanctuary que dans les autres shojo, la règle du genre étant de tout suggérer et de ne jamais rien montrer. Mais ce qui fascine justement dans le shojo maximaliste de Kaori Yuki, c’est la façon dont elle mêle l’obsession pour l’innocence et une atmosphère ultra-érotisée. Et ce dans le même dessin, parfois dans le même trait ! Si l’idéal du shojo est de montrer de sublimes personnages androgynes parler de la pureté de l’amour en prenant des poses alanguies, avec moult frôlement de cheveux et chuchotements à l’oreille, tout en souriant d’un air entendu et en plissant les yeux en proie à on ne sait quelle extase intérieure, alors Angel Sanctuary est le shojo ultime. D’autant que si le thème de la pureté est ici plus important qu’ailleurs (après tous, ces gens sont des êtres d’essence spirituelle, pas de vulgaires humains comme vous et moi !), ça n’empêche pas l’auteure de faire régulièrement allusion à des formes de sexualité "déviantes", à commencer par le masochisme, qui caractérise l’attitude de plusieurs personnages envers leur supérieur séraphique, euh, hiérarchique, enfin les deux.

De sorte que le manga de Kaori Yuki devient une intéressante lecture "d’ambiance" : on ne le parcourt pas tant pour se faire raconter une histoire que pour contempler ces tableaux troubles à la sensualité diffuse, où l’exagération semble être la seule règle. Parfois, on en vient même à regretter la présence des bulles qui viennent trouer les sublimes dessins de la Maîtresse. Ce qui est très bien, le temps d’un volume ou deux. Par contre, arrivé au septième, je vous avoue que ça commence à devenir un petit peu chiant, et que j’aimerais bien piger de temps en temps ce qui arrive à tous ces gens.

♥♥

Guillaume Bardon

Andreas, Joann Sfar et Lewis Trondheim, 2002

Ne croirait-on pas que Marvin Rouge jette un regard de menace au monde qu'il s'apprête à conquérir, façon Rastignac ? Ou alors, il se demande juste "Qu'est-ce que c'est que ce machin ?".

Cas unique, à ma connaissance, dans l’histoire de la bande dessinée : La carte majeure fait partie d’un groupe de trois albums qui se déroulent en parallèle, chacun suivant la trajectoire d’un personnage différent au cours du même événement.

Des histoires parallèles, on en a lu et vu, régulièrement au cinéma, quelquefois en BD. Mais en élevant l’ambition jusqu’à attribuer un album séparé à chaque récit, les auteurs de Donjon poussent encore un peu plus loin leur projet d’utiliser des techniques narratives modernes au sein d’un genre perçu comme "populaire" par les gens chez qui ce n’est pas un compliment : l’heroic fantasy parodique. Il est vrai que l’ampleur mondiale (pour ne pas dire cosmique) de l’événement au centre de cette trilogie, l’explosion de Terra Amata, justifiait ce déploiement de moyens.

Je l’ai déjà dit au sujet d’Armaggedon : cette mise en pièces détachées de l’univers de la série constitue un de ces retournements qui permettent à la série de ne jamais s’assoupir, et de représenter un monde mouvant. (Elle fait d’ailleurs écho à l’effondrement d’Antipolis bien des années plus tôt, raconté dans le sublime Après la pluie.) Ici, après avoir vécu le cataclysme aux côtés du Roi Poussière dans Armaggedon, et avant de découvrir ce qu’il advient du Grand Khan dans Le noir seigneur (chronique prochainement of course), c’est à travers les yeux de Marvin Rouge que nous explorons Terra Amata version 2.

Il était logique que l’atmosphère de chacun des trois albums soit imprégnée par la personnalité de son protagoniste. A ce titre, le fougueux Marvin Rouge a droit à une aventure pleine d’action et de mouvement. Il a même une mission : Orlondow lui a demandé de récupérer une carte de la nouvelle planète, que les astrologues de Divinascopus avaient créée à l’avance, et de la ramener à la Hutte aux Esprits.

Malheureusement, à force de mouvement, il y a un peu de brassage d’air dans La carte majeure, les scènes d’action semblant être là pour elles-mêmes, plutôt que pour raconter une histoire. Par ailleurs, si je n’ai rien contre le versant le plus  "léger" de Donjon, il m’a semblé que les gags étaient ici insuffisamment présents (ou peut-être insuffisamment drôles) pour faire de cet album un bon représentant du genre. Je ne crois pas non plus que le personnage central ait été exploité aussi bien qu’il aurait pu l’être. Marvin Rouge, on le sait, n’est pas un intellectuel, ni un poète, mais son absence de réaction face à la transformation du monde après l’explosion, son attitude à la "tout ça c’est bien gentil mais j’ai un truc à faire", semblent exagérés, alors qu’il y avait là une occasion de donner enfin un peu de profondeur et de vie intérieure au personnage. Même si le fait que Marvin Rouge réussit à accomplir sa mission permet de constater qu’il a tout de même évolué un peu.

Le dessin, assuré cette fois par Adreas, est à l’avenant : sympathique, efficace, mais un peu léger et impersonnel pour du Donjon. Et il ne vaut mieux pas le comparer avec celui de Sfar dans les trois premiers Donjon Crépuscule : les deux artistes ne jouent évidemment pas dans la même ligue.

Finalement, si en tant que "stand-alone", La carte majeure n’est qu’un sympathique album d’action, certainement pas honteux mais très en-deçà des standards de Donjon, il devient, une fois inclus dans la "trilogie de l’explosion" (bah oui, il faut bien lui donner un nom !), une des pierres d’un édifice spectaculaire et unique en son genre. Ce qui suffit à en faire un album important.

♥♥♥

Guillaume Bardon

Politique des auteurs : Joann Sfar et Lewis Trondheim

Takashi Hamori, 1999

Ne vous y fiez pas : Katsuo n'est pas une illustration de la façon dont les fantasmes masochistes masculins peuvent être déguisés en fantasmes de domination féminins. C'est juste une BD pour fairer rigoler.

Parmi les mangas classés dans la catégorie shonen ("pour jeunes garçons", en gros), certains, dont je ne sais pas trop s’ils ont un nom précis en tant que sous-catégorie, rassemblent à peu près tout ce que dénoncent les contempteurs du manga. On y trouve toute la violence graphique, la vulgarité et la tension sexuelle propres à pervertir notre belle jeunesse. Les gerbes de sang et les petites culottes y sont légion, et l’humour tourne systématiquement autour de la partie médiane du corps humain, qu’il s’agisse du recto ou du verso. De ce style, Takashi Hamori est le maître. Il s’est tout d’abord fait connaître avec Noritaka, puis s’est lancé avec Katsuo dans une histoire quasi identique, mais en plus abouti et plus synthétique.

Le scénario de départ n’est qu’un prétexte, je m’en vais donc vous l’expédier rapidement. Après avoir été la tête de turc de tout son collège pendant des années, Katsuo, un petit gars timide et taillé comme un cure-dents, s’apprête à entrer au lycée. Honteux d’avoir laissé un ami se faire tabasser sous ses yeux par un gang, il décide d’apprendre à se battre. Ce faisant, il attire l’attention d’un chef de gang et d’une fille qui a des problèmes.

L’histoire, comme toujours dans ce type de mangas, se met bien vite en boucle pour reproduire une trame qui ne subit que des variations minimes. Voici les éléments de cette trame :

  1. Katsuo rencontre une fille avec qui il aimerait bien coucher
  2. Cette fille a un grave problème
  3. Pour résoudre le problème de la fille, Katsuo doit vaincre un mec encore plus balèze que celui qu’il a vaincu la fois précédente
  4. Katsuo s’entraine avec un nouveau coach pour devenir plus fort
  5. Katsuo gagne le combat
  6. La fille remercie Katsuo mais ne couche pas avec lui et sort de sa vie

Dit comme ça, il y a en effet de quoi être perplexe. Or, il se trouve que Katsuo me fait rire. Dans ses meilleurs moments (il y a aussi des passages à vide), c’est un des mangas les plus drôles du monde. Pourtant, si peu de gens, ayant lu Katsuo, nient que c’est un plaisir, ils ne le rangent pas moins dans la catégorie "plaisir coupable". Moi, cette catégorie me fait chier. Je ne vois pas pourquoi un plaisir serait coupable juste parce que la bande de nazes qui a le pouvoir de décider de ce qui est le "bon divertissement" et de ce qui ne l’est pas a tranché dans un sens plutôt que dans l’autre. Il me semble que le seul plaisir qui est coupable, c’est celui qui fait du mal à autrui, et qu’un coupable dont on ne sait dire de quoi il est coupable, ni envers qui, c’est tout bonnement un innocent.

Alors attention, ne nous méprenons pas. Je ne m’apprête pas à vous démontrer que Katsuo est une œuvre d’art majeure de la fin du XXe siècle, un pamphlet progressiste, une habile dénonciation des mécanismes de pouvoir ou quoi que ce soit. Bref, je ne vais pas vous monter un flan, Katsuo est juste une BD au gros humour qui tache, et qui a le rare mérite d’être vraiment drôle. (Je pourrais d’ailleurs aussi essayer de montrer en quoi c’est vraiment drôle, et je tenterai peut-être le coup un jour, mais on sait bien que dès qu’on démont(r)e une blague elle cesse d’être drôle, je préfère donc ne pas me lancer là-dedans tout de suite.) Je veux juste indiquer en quoi Katsuo est un plaisir totalement innocent, une histoire finalement très saine, et pour ce faire, je me contenterai de noter quelques éléments. C’est parti :

  • La violence, me dit-on. Oui, Katsuo est une BD nettement plus violente que ce que nous avons l’habitude, en France, de considérer comme destiné aux jeunes gens. Elle est par ailleurs nettement moins violente que ce que les Japonais considèrent comme destiné aux adultes, mais admettons deux minutes que ce ne soit pas la question, juste pour voir. La question, alors, pourrait être : considérant que de nous jours, les jeunes gens sont confrontés en permanence à l’obligation de performance, à la compétition, comme les enfants ne l’ont sans doute jamais été à aucune autre époque (à part à Sparte si Frank Miller ne raconte pas de conneries), n’ont-ils pas droit à un peu de violence graphique pour arriver à se représenter toute cette violence symbolique ? Vaut-il mieux les laisser dans la confusion de ne pas savoir ce que c’est que cette vie dans laquelle ils sont jetés, ou leur proposer des images qui leur permettent, faute de mieux, de poser au moins de manière concrète les termes de l’équation ?
  • On pourrait objecter que justement, Katsuo a l’air d’un éloge de la compétition, avec sa série de combats contre toujours plus fort. Fort bien, sauf que Katsuo n’est pas un mâle alpha qui va défier ses rivaux pour maintenir sa position. C’est un gringalet (de façon assez amusante, il a beau s’entraîner comme un fou et devenir de plus en plus fort à la bagarre, il est tout aussi gringalet à la fin qu’au début), qui cherche toutes les solutions possibles pour éviter le combat. Systématiquement, il ne finit par l’accepter que lorsque l’enjeu du combat concerne quelqu’un d’autre que lui, sans doute pour se racheter de sa lâcheté passée. De plus, ses victoires n’ont jamais rien de glorieux, et elles ont même souvent de francs airs de défaites. Dans ce volume 8, alors que Katsuo est en mauvaise posture, un coup de l’adversaire lui fait perdre une dent. Plus tard dans le combat, l’adversaire dérape sur cette dent tombée à terre et perd l’équilibre, ce qui permet à Katsuo de placer le coup qui met fin au combat. Comme éloge de la pensée proactive dans un contexte ultralibéral, on a vu plus efficace !
  • Reste le gros dossier : les relations de Katsuo avec les nombreuses jeunes femmes qui l’entourent. Vu de loin, on ne peut pas ne pas constater que les filles, dans Katsuo, sont souvent dévêtues. (On pourrait dire que Katsuo aussi, mais ce serait de la mauvaise foi : avec son physique ingrat, le pauvre garçon aurait bien du mal à être à un objet sexuel, même si c’est probablement son rêve !) En plus, on dirait bien qu’on est dans le bon vieux schéma "chevalier-tue-dragon-sauve-princesse". Sauf que. Déjà, toutes les filles dont Katsuo s’amourache savent se battre, et sont elles-mêmes directement impliquées dans les conflits de gangs, bien plus en fait que Katsuo lui-même. La plus importante, Ryûzaki, présente pendant la moitié de la série, devient d’ailleurs elle-même son coach. Ce qu’elle demande à Katsuo de faire pour elle, elle pourrait très bien le faire elle-même. Elle n’est pas pour Katsuo une jeune fille en détresse, mais plutôt un guide, qui montre à Katsuo le chemin qui lui permettrait de sortir du stéréotype qu’il incarne actuellement.
  • Car, et c’est là une différence essentielle avec le prince qui sauve la princesse du dragon, Katsuo ne finit jamais par coucher avec la fille après avoir cassé la figure à un grand méchant. Ce qui ne veut pas dire qu’il a fait "tout ça pour rien". Au cours de chaque cycle de l’histoire, Katsuo apprend progressivement à voir la fille dont il est obsédé, non plus comme un objet sexuel qui constituerait une "récompense" à son éventuelle victoire, mais comme un être humain. Les scènes de fin de cycle sont d’ailleurs souvent d’une douceur, d’une tendresse étonnante, quand on les compare avec le ton de l’ensemble. Katsuo n’a pas obtenu ce qu’il voulait, mais il a obtenu quelque chose d’autre, qu’il n’avait pas pensé à désirer, un peu de maturité, et c’est toujours sans amertume que les histoires se concluent.

Finalement, Katsuo, c’est l’histoire d’un gars de 15 ans. Ça parle du fait que ce n’est pas forcément rigolo d’avoir cet âge-là, d’avoir tellement les hormones en ébullition qu’on est incapable de réfléchir avant d’agir ou de parler la plupart du temps, et d’être en même temps paralysé par la timidité parce qu’on se sent bien peu armé face à l’hostilité du monde. Surtout, ça dit que même si tout ça n’est pas marrant, pour peu qu’on y mette un peu du sien, ça ne dure pas toute la vie : il y a moyen de grandir, de devenir un peu moins autocentré, et d’établir de vraies relations d’humain à humain, y compris avec les filles, ces créatures étranges et fascinantes. Katsuo s’adresse prioritairement à des garçons qui ont le même âge que le héros ou un peu moins, et ça me semble plutôt un bon message à leur faire passer.

♥♥♥♥

Guillaume Bardon

Joann Sfar et Lewis Trondheim, 2002

Finalement, 2010 sera bel et bien la première année sans "Donjon" depuis le début de la série. Par contre, on en annonce deux pour 2011.

Je l’ai assez dit dans de précédents articles (mais j’le redis pour ceux, honte à eux, qui n’ont pas lu TOUS mes articles), autant l’atmosphère post-apocalyptique des premiers volumes de Donjon Crépuscule est fascinante par le contraste qu’elle crée avec l’ambiance générale de Donjon, autant elle pose un problème sur le plan narratif : sur une planète qui ne tourne plus, dans un monde où l’Histoire n’est plus en marche, une fois qu’on a exposé la situation, il n’y a plus grand-chose à raconter.

Il fallait donc que messieurs Sfar et Trondheim trouvent une solution pour rendre à leur univers sa vitalité, sans pour autant trahir l’esprit des deux premiers albums de Crépuscule. Comme ils sont super forts, bien sûr, ils ont trouvé, et avec Armaggedon, Tronsfar, comme on les appelle pour aller plus vite, font peut-être des fautes d’orthographe dans le titre, mais ils en profitent pour inventer un nouveau type de setting : l’univers post-postapocalyptique.

Armaggedon s’ouvre sur une bataille entre l’armée du Grand Khan et celle du Roi Poussière. Un affrontement colossal, qui aurait toutes les apparences des traditionnelles "batailles finales" de l’heroic fantasy si 1) il n’était pas raconté de façon aussi synthétique, et 2) il ne se trouvait pas en début de volume. Pour autant, ces deux planches sont bien la fin de quelque chose : la défaite du Grand Khan met un terme à sa domination sur le monde, mais surtout, ce combat est le dernier déchainement des forces mortifères dans l’univers donjonnesque (le Roi Poussière se bat aux côtés des squelettes de dragons morts), et scelle le retour de ce qui est, ailleurs que dans Crépuscule, la principale caractéristique de la série : sa vitalité.

Car figurez-vous que pour Tronsfar, les solutions les plus simples ne sont pas forcément les moins bonnes, ni les moins profondes. Le fait que Terra Amata s’arrête de tourner était son apocalypse, l’événement qui faisait basculer la série ? Qu’à cela ne tienne, pour la faire basculer à nouveau, greffons une seconde apocalypse sur la première, faisons tout péter ! Comme le dit le récitatif qui ne s’embarrasse pas de détails inutiles : "Et à ce moment précis, la planète Terra Amata explose."

Le résultat de cette explosion est un monde profondément original, qui ne ressemble à aucune des autres époques de Donjon, ni visuellement, ni dans son fonctionnement. Au-dessus d’un océan de lave qui est tout bonnement le magma de la planète, des îles volantes se déplacent de façon (à priori) aléatoire. Chacune est un petit bout d’un endroit de Terra Amata, souvent un endroit vu précédemment dans Donjon. Comme si les auteurs avaient décidé de prendre tout leur cycle, de le déchirer en petits bouts, de les mettre dans un shaker, de servir bien frais et de voir ce que ça donne.

Conformément au principe cyclique de Donjon, cette révolution vient rappeler que la mort d’un monde ancien est aussi, toujours, la naissance d’un nouveau monde. Alors que Terra Amata était soumise à la règle d’un seul, le Grand Khan, elle n’est plus soumise à aucune règle. Le monde étant "mélangé", la nature elle-même ne respectant plus ses propres édits (certains morts semblent revenir à la vie après l’explosion), aucune base ne permet (pour le moment) d’établir les nouvelles lois. Ce thème court dans tout l’album, notamment lors d’une séquence dans la forteresse des Olfs, le Grand Poupoulou.

Les Olfs, on le sait, sont des gens très à cheval sur les codes (même si les leurs ne sont franchement pas clairs pour le reste du monde). Or, lorsque Bouboulou, père fondateur de la nation Olf, ressucite et reprend place sur son trône, il se retrouve à la tête d’un peuple bien différent de celui qu’il connaissait à son époque. A chacun de ses ordres, leur exécution entre en conflit avec les nouvelles pratiques de la société Olf. Par exemple, lorsque Bouboulou condamne à mort deux personnages, une question d’ordre pratique est soulevée : les Olfs ayant aboli la peine de mort entretemps, la Machine Fatale, reléguée au musée depuis des siècles, n’est plus du tout en état de fonctionner. Or, pour Bouboulou, il serait inconcevable d’exécuter les condamnés autrement qu’avec la machine prévue à cet effet !

Cette abolition des règles, ou plutôt ce mélange de différentes règles incompatibles, qui caractérise avant tout cette nouvelle version de Terra Amata, peut être lue comme une parodie (jamais méchante bien sûr, on sent que les auteurs aiment ça) des univers de fiction de la Fantasy. Pour beaucoup de fans du genre, la différence entre un bon et un mauvais cycle de fantasy réside en grande partie dans la cohérence et l’ampleur de l’univers décrit, ainsi que dans la précision de cette description. Lorsqu’il se plonge dans un univers imaginaire,  le lecteur veut savoir quelles sont les règles qui régissent cet univers : si "tout est possible", on ne croit plus au monde imaginaire, il perd sa densité. Paradoxalement, pour que la sensation de dépaysement soit présente dans une œuvre de fantasy, il ne suffit pas à l’auteur de laisser aller son imagination, il lui faut aussi la cadrer, en faire usage avec la plus grande rigueur. Sinon, ça ne donne pas un monde fascinant par son étrangeté, ça donne un monde auquel on ne croit pas.

C’est pourquoi les sourcilleux juristes de la fiction abondent dans le fandom de la fantasy : attention, auteurs, les fans veillent, et à la plus petite incohérence, ils vous tomberont sur le râble pour exiger des justifications et/ou des corrections ! En décidant qu’à partir d’Armaggedon, la règle de Donjon pourrait être "pas de règle", ou plutôt "beaucoup trop de règles qui ne vont pas ensemble", Sfar et Trondheim font littéralement exploser la façon dont ils approchent leur univers, et se débarrassent de tout ce qui, dans une série qui a forcément accumulé des éléments au fil des volumes, pourrait ressembler à un fil à la patte.

Précisons pour finir que s’il semble y avoir des "trous" dans le scénario d’Armaggedon, c’est parce que deux albums de la sous-série Monsters, La carte majeure et Le noir seigneur, se déroulent parallèlement à celui-ci, l’un suivant la trajectoire de Marvin Rouge et l’autre celle du Grand Khan durant les mêmes événements. Je ne m’étends pas ici sur ce dispositif, on aura l’occasion d’en reparler lorsque nous aborderons ces deux albums.

♥♥♥♥♥

Guillaume Bardon

Politique des auteurs : Joann Sfar et Lewis Trondheim

Naoki Urasawa, 1995

L'histoire de "Monster" est tellement complexe qu'ils se sentent obligés de coller des résumés jusque sur la couverture !

J’ai déjà eu l’heur de vous entretenir ici de 20th Century Boys, la série qui est pour moi le chef-d’œuvre, à ce jour, de Naoki Urasawa. Monster, sa série précédente, reste pourtant la mieux connue et la plus appréciée en France, peut-être parce qu’une très bonne adaptation en anime, réalisée par Masayuki Kojima, fut autrefois diffusée en clair sur Canal +. Surtout, si 20th Century Boys pousse la logique urasawaïenne (oulà) un cran plus loin que Monster, ce qui explique que nous autres, fans, lui donnions notre préférence, Monster est une œuvre immédiatement accessible, et même accessible à un pan du lectorat mondial qui, n’en déplaise aux otakus, reste largement majoritaire : le lectorat hostile aux mangas.

J’ai fait l’expérience plusieurs fois, avec des gens aux goûts divers, et le résultat est à chaque fois le même : dès que l’on a réussi (au prix de combien d’efforts !) à glisser le premier volume de Monster entre les mains de quelque quidam et à le convaincre de jeter quand même un œil sur ce qui est imprimé sur les pages, il devient accro et réclame aussitôt la suite, puis la suite de la suite, puis la suite de la suite de la suite. Comme il y a 18 volumes, et un peu plus de 200 pages par volume, les risques de déshydratation et de malnutrition sont très élevés, sans parler de la privation de sommeil, et il revient souvent à l’apôtre de la cause manga de calmer son/sa pupille, et de l’enjoindre de prendre quelque repos. Je vous jure. Si vous croyez que j’exagère, essayez chez vous, même avec votre grand-mère je vous parie que ça marche.

J’en profite pour préciser que l’effet Monster fonctionne aussi chez un autre types de lecteurs : ceux qui pensent (ou du moins disent) le plus grand bien de Jiro Taniguchi, car ils ont lu à plusieurs reprises dans Télérama que c’était un génie, et qui prétendent s’intéresser au "manga underground" (en gros, tout ce qui est publié en France sous un format un peu plus grand que le format habituel), mais refusent de s’approcher des mangas "commerciaux". Bref, les lecteurs qui, en plein XXIe siècle, en sont encore à opposer l’art et l’industrie comme si les deux étaient mutuellement exclusifs.

Il y a plusieurs raisons possibles au succès de Monster auprès du grand public français. Si on était méchant, on pourrait dire que la principale est le décor (Monster ne se déroule pas au Japon mais tout d’abord en Allemagne, puis en République tchèque), qui flatte l’eurocentrisme du lecteur. Mais plutôt que de prêter des mauvaises intentions à tout le monde, je préfère supposer que le succès de Monster est dû à son parfait accomplissement de toutes les potentialités d’un genre qui n’a rien de spécifiquement "manga", et n’est donc pas déstabilisant pour le lecteur novice : le thriller psychologique.

Résumer Monster est encore plus délicat que résumer autre chose, à cause de la densité de l’histoire, qui part sur les chapeaux de roues et change trois ou quatre fois de direction avant d’acquérir un semblant de vitesse de croisière (pas pour longtemps). Bien des fois, pour accrocher les lecteurs potentiels dont on parlait plus haut, j’ai raconté le début de l’histoire jusqu’à couvrir tout le premier tome, puis me suis vu reprocher par ces mêmes lecteurs, après qu’ils avaient lu l’œuvre elle-même, d’en avoir trop dit. Évidemment, si j’en avais dit moins, ils n’auraient rien lu du tout, ce pourquoi le problème est insoluble. Je vais donc à nouveau résumer dans les grandes largeurs.

En 1986, Kenzô Tenma est un jeune neurochirurgien de génie qui travaille à l’hôpital de Düsseldorf. Il est promis au plus brillant avenir sur le plan professionnel, et en prime, il est fiancé à la fille du directeur de l’hôpital, Eva. Vous voyez que tout roule. Mais un jour, alors qu’il s’apprête à opérer un ouvrier turc, il reçoit l’ordre de s’occuper prioritairement d’un célèbre chanteur d’opéra, pourtant arrivé à l’hôpital après l’ouvrier. Comme de juste, le chanteur est sauvé, l’ouvrier meurt. Difficile à avaler pour Tenma, qui ravale  pourtant sa fierté.

Pendant ce temps, un massacre a lieu dans une famille de réfugiés qui arrivent juste d’Allemagne de l’Est, les Liebert. Les deux parents sont morts, la petite fille, Anna, n’est pas blessée mais est en état de choc. Surtout, le petit garçon, Johann, arrive à l’hôpital avec une balle dans la tête. Tenma pense pouvoir le sauver, mais alors qu’il se prépare à opérer, il reçoit l’ordre de s’occuper du maire de Düsseldorf, qui vient d’être admis, victime d’une thrombose cérébrale. C’en est trop pour Tenma, qui décide cette fois d’ignorer les instruction et d’opérer le patient qui a été admis en premier : Johann.

Tenma parvient à sauver l’enfant, alors que le maire, soigné par une équipe "bis", décède. Tenma paie aussitôt le prix de son réflexe de conscience : il est déchu de son poste de chef de bloc, et ses fiançailles avec Eva sont rompues. On lui fait comprendre qu’il peut continuer à exercer, mais qu’il peut abandonner tout espoir de monter en grade. Alors que Tenma voit son monde s’écrouler autour de lui (et part se bourrer la gueule pour oublier), le directeur et deux autres pontes de l’hôpital sont assassinés, et Johann et Anna disparaissent sans laisser de traces. Le directeur n’étant plus là pour bloquer sa carrière, le conseil d’administration nomme alors Tenma chef du service de chirurgie.

Vous voyez ce que je veux dire quand je parle d’une histoire qui démarre sur les chapeaux de roues. En quelques pages, le héros a déjà traversé plusieurs changements moraux : de jeune ambitieux optimiste il est devenu ambitieux dégoûté de soi, puis révolté  idéaliste, puis révolté résigné à l’inefficacité de sa révolte, puis parvenu qui ne sait pas comment il est parvenu. Surtout, Kenzô Tenma s’est pris de plein fouet l’amoralisme du mouvement social : lorsqu’il sauve une vie, il descend, lorsque quelqu’un se fait assassiner, il remonte. Pour quelqu’un qui, comme Tenma, considère que toute vie est sacrée, il y a de quoi être troublé. Et ce n’est que le début.

Après une grosse ellipse, l’histoire reprend en 1995. Tenma travaille toujours dans le même hôpital. Une série d’assassinats de couples sans enfants a eu lieu dans toute l’Allemagne depuis deux ans, et l’un des patients de Tenma est suspecté d’être un complice. Une nuit, alors que Tenma poursuit ce patient qui vient de fuir l’hôpital, il se retrouve face au véritable tueur : le jeune Johann, que Tenma avait sauvé, est devenu le plus redoutable tueur en série que l’Allemagne ait jamais connue. Celui-ci explique à Tenma que c’est lui qui a tué les trois responsables de l’hôpital en 1986, pour remercier Tenma de lui avoir sauvé la vie.

Tenma est traumatisé de voir qu’une fois encore la réalité n’a rien à faire de la morale : la vie qu’il a sauvée, celle de Johann, n’a fait qu’amener davantage de morts, dont il se sent en quelque sorte responsable. Lorsqu’il raconte à la police sa rencontre avec Johann, le commissaire Runge du BKA (un genre de FBI allemand), chargé de l’enquête sur la série de meurtres, conclut que l’insaisissable Johann (qui a bien pris soin d’effacer toute trace de son existence entretemps) n’est qu’une création de l’esprit de Tenma, et que c’est en fait celui-ci qui est coupable des meurtres. Alors que la police cherche des preuves de la culpabilité de Tenma, celui-ci se lance à la poursuite de Johann, décidé à le tuer pour l’empêcher de commettre d’autres meurtres.

Le suspense hallucinant de Monster fonctionne sur plusieurs niveaux. En surface, il s’agit principalement de la traque de Tenma, qui veut retrouver Johann pour mettre un terme à ses actes. Sur ce premier niveau se greffe un suspense plus psychologique : Tenma est celui qui rend la vie, Johann celui qui la prend. Comment alors Tenma pourrait-il tuer Johann, accomplir cet acte symbolique, en quelque sorte remettre dans le crâne de Johann la balle qu’il avait lui-même enlevée ? A supposer qu’il le retrouve (et Johann, en bon méchant de thriller, fait en sorte d’avoir toujours un ou plusieurs coups d’avance sur le héros), pourra-t-il appuyer sur la détente, et s’il le fait, comment cela pourrait-il être une victoire pour lui, alors que ce serait l’aveu de l’échec de ses valeurs ?

Parallèlement à cela, le BKA accumule les preuves contre Tenma (forcément, puisque celui-ci passe sur les lieux des crimes de Johann peu de temps après celui-ci), et le commissaire Runge acquiert rapidement la certitude que Tenma souffre d’un trouble de la personnalité multiple, et qu’il est lui-même Johann. Il ne peut croire à la rencontre accidentelle d’un être absolument bon et d’un autre absolument mauvais (en plus de ne jamais trouver de preuves de l’existence de Johann), et voit en Tenma un esprit qui, au lieu de se maintenir dans une sorte d’équilibre moral, donne dans les deux extrêmes à la fois. Runge est un des personnages les plus intéressants de Monster, et sauve cette partie de l’intrigue, un peu éculée : la police qui poursuit l’innocent pendant que l’innocent poursuit le coupable. En effet, Runge se situe lui-même au-delà de ces notions de bien et de mal, et s’il assimile et emboite les faits les uns dans les autres avec une habileté incroyable, il considère les comportements humains comme des effets mécaniques, obéissant à une logique stricte et immuable (d’où sa difficulté à appréhender un cas extrême, hors la règle, comme celui de Johann). Runge est d’ailleurs un être sans émotion, tout de logique, ce qui fait finalement de lui un cas-limite de l’humanité, un troisième extrême après Tenma et Johann. Grâce à lui, Monster ne se contente pas de déplier le manichéisme, mais propose à la place une carte morale à trois pôles.

Mais le niveau de suspense le plus profond de Monster est celui qui reconduit le schéma psychanalytique cher à Urasawa. Comment Johann est-il devenu Johann ? Comment pouvait-il déjà être un tueur alors qu’il était enfant ? Comment devient-on l’incarnation du mal absolu ? Dans chacune des séries d’Urasawa, la résolution du problème présent se fait par exploration minutieuse du passé, par élimination des couches successives de fausses explications, de traumatismes mineurs ou fictifs qui font écran devant le véritable traumatisme originel, la cause première. Chez lui, un héros ne résout rien en inventant quelque chose, un stratagème par exemple. La seule solution à un problème est l’identification exacte du problème. Dans Monster, le véritable objet de la traque de Tenma n’est pas le corps de Johann, mais l’événement qui a fait de lui ce qu’il est. L’enquête policière est en fait ici une cure psychanalytique (avec un méchant cas de transfert de la part de Johann !), laquelle est de toute façon en essence un genre d’enquête.

Une des grandes réussites de Monster est de ne jamais laisser l’histoire s’enliser ou tomber dans la routine. Ainsi, on pourrait âtre un peu inquiet quand, au début de sa traque, Tenma se met à devenir le deus ex machina de toutes les âmes en peine qu’il croise sur sa route, leurs petites histoires s’accrochant pour quelques pages au fil de l’histoire principale. Mais bien vite, Urasawa met un terme à ce fonctionnement répétitif type Agence tous risques, et redonne une structure strictement feuilletonnante à son histoire. Monster change ainsi de braquet à chaque fois que le lecteur se croit confortablement installé dans la série, réussissant l’exploit de maintenir la tension tout au long de ses 3.800 planches (à vue de nez).

3.800 planches, dis-je. Les mangakas ont la réputation, du côté des amateurs de bande dessinée européenne, de délayer, de faire durer, que ce soit en exagérant le découpage des scènes d’action ("Mais c’est justement l’intérêt !" répondent en chœur les otaques) ou en multipliant les sous-histoires inutiles. (De leur côté, les auteurs de bandes dessinées européennes ont la réputation, du côté des mangakas, d’être de grosses feignasses qui font une planche dans le temps où eux-mêmes font un volume.) Au fil de Monster, on prend conscience de l’incroyable densité de l’histoire. Sans pour autant multiplier les blablas qui rallongent la lecture, Urasawa développe son intrigue sur tant de niveaux parallèles qu’il faut, pour une fois, sortir de la vitesse habituelle de défilement des pages en manga (plutôt très rapide), et prendre le temps de savourer l’architecture d’ensemble et les progressions parallèles des différents personnages impliqués. En réalité, alors qu’aucune page n’est jamais surchargée, c’est l’agencement des scènes entre elles qui crée ce réseau incroyablement serré d’intrigues et de chemins psychologiques.

Tout ça c’est bien gentil, mais ce Chapitre 12, il est comment ? Formidable, c’est un des tous meilleurs ! Mais on a déjà beaucoup parlé de la série dans son ensemble, donc pour l’analyse volume par volume, je crois qu’on attendra plutôt le Chapitre 13.

♥♥♥♥♥

Guillaume Bardon

Politique des auteurs : Naoki Urasawa

Joann Sfar et Lewis Trondheim, 2001

Comment peut-on donner un air aussi démoniaque à un canard ? Joann Sfar est décidément un génie.

Comment enchaîner après un chef-d’œuvre ? Le Cimetière des dragons (je vous mets le lien, je ne vais pas m’amuser à re-résumer toute la série à chaque chronique) avait posé très très haut les bases de la sous-série Crépuscule de Donjon. Mais la désolation de l’univers présenté posait un problème : quel allait être l’enjeu dramatique de cet arc ? Dans un monde dévasté, sans futur ni espoir, quelle histoire raconter ?

C’est un peu le souci du Volcan des Vaucanson. L’album commence pourtant solidement : les Dieux ont refusé de prendre l’âme du Roi Poussière. Ils lui ont assigné une mission : ramener à la raison le Grand Khan, ou si c’est impossible, le tuer. En sa qualité d’ancien meilleur ami, Marvin est bien sûr le mieux placé pour convaincre Herbert de renoncer à son statut de dictateur planétaire, et leur face à face constitue le sommet de l’album. La scène tient toutes ses promesses. Entre les deux vieux amis, dont l’un a trouvé le pouvoir et l’autre la sagesse (ou du moins une apparence de sagesse), il ne semble plus rien y avoir de commun.

L’intelligence des auteurs, c’est de ne pas avoir fait évoluer les héros sur un mode strictement binaire. Marvin est certes devenu plus philosophe, mais il semble aussi plus superstitieux que jamais (qu’est-ce qui nous prouve que ses "dieux" existent ailleurs que dans sa tête ?), et il semble toujours aussi incapable de remettre en cause ses principes, même lorsque ceux-ci font la preuve de leur absurdité. Quant à Herbert, s’il est présenté comme un odieux tyran qui pratique les sacrifices humains (enfin les sacrifices d’oiseaux… Enfin on ne sait pas bien avec les BD anthropomorphiques), il semble sincèrement persuadé que c’est son sombre pouvoir qui permet à la planète de ne pas se disloquer et qu’il doit, en quelque sorte, accepter la malédiction qui est en lui pour le bien de tous. Herbert n’est pas un de ces méchants "parce queeeee !!!" qui encombrent trop souvent l’heroic fantasy, il a une réelle motivation.

L’autre intérêt de la confrontation entre les deux vieux héros, c’est de donner une nouvelle perspective à la série Zénith, située avant Crépuscule. La recherche par Herbert des objets du Destin, quête ironique vu qu’il les trouve sans les avoir cherchés, est désignée comme le fil conducteur des nombreuses sous-intrigues de Zénith. Dans une série aussi développée que Donjon, souligner ainsi les grandes lignes pour qu’elles ne soient pas rendues invisibles par la profusion des détails, ça ne peut pas nuire.

Après cette scène, malheureusement, le déroulement de l’album devient un peu aléatoire. Les péripéties sentimentales (enfin, sexuelles, plutôt) de Marvin Rouge sont amusantes, et le lecteur est bien aise de découvrir ce qu’est devenue la ville de Vaucanson, désormais plongée dans l’obscurité 24/7. Mais la deuxième moitié de l’album s’éloigne un peu des enjeux épiques et planétaires qui sont au fondement de Crépuscule. D’un autre côté, il fallait bien laisser de la place au jeune Marvin Rouge, pour qu’il fasse toutes les conneries qui lui passent par la tête (il fait ça très bien, et très souvent) sans être écrasé par les héros légendaires avec qui il partage ses aventures.

♥♥♥♥

Guillaume Bardon

Politique des auteurs : Joann Sfar et Lewis Trondheim

Naoki Urasawa, 2000

OK, on est d'accord, la trame de fond des couvertures françaises ne fait pas envie.

En fait ça me fait chier cette histoire de spoilers. Là, par exemple, je compte vous parler du tome 14 de 20th Century Boys. Pourquoi seulement le tome 14 ? (C’est une question rhétorique, hein, vous pouvez baisser les mains.) Parce que si je me lance dans une étude globale et approfondie de l’ensemble de la série, ça va faire un post de 30.000 à 40.000 signes au bas mot, et ça risque de me décourager encore une fois de poster régulièrement sur ce blog. Pour une série aussi longue que 20 th Century Boys, qui a forcément ses petites irrégularités en dépit de la méga haute tenue de l’ensemble, je préfère y aller volume par volume. Pourquoi ne pas commencer par le volume 1 alors ? (Les mains…) Parce que, euh, eh bien, je l’ai relu il n’y a pas longtemps. Parce que sinon il faudrait faire 24 posts, qui se suivent d’assez près, et qu’il n’y aurait plus que du 20th Century Boys sur ce blog. Parce que j’ai la flemme. Parce que le tome 14 constitue un des principaux nœuds de la série sur le plan narratif, et peut-être le principal sur le plan thématique. Parce que ce volume aurait dû être un des tous meilleurs de la série, et qu’il ne l’est pas. Parce que si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à faire votre propre blog.

Mais tout ça ne résout pas la question du spoilage. Pour vous parler de ce volume 14, je vais être obligé de faire un petit résumé des 13 précédents, lequel résumé inclura forcément des allusions à certaines "révélations" essentielles à l’histoire. Et on pourrait légitimement m’accuser de spoilage caractérisé. Mais vous savez quoi ? Dans ma proverbiale modestie, j’écris des articles pour qu’on les lise en entier. Je n’ai aucune envie de mettre des avertissements par-ci et des bandeaux par-là, comme je l’ai très malhabilement fait il y a quelques jours pour Donjon. C’est donc au lecteur de se positionner par rapport à sa propre approche de la lecture de critiques (c’est ça le web 2.0 : le lecteur fait la moitié du boulot).

Je veux dire, entendons-nous bien, je ne suis pas le genre de petit vicieux qui va vous raconter la fin de Psychose si vous ne l’avez pas vu, ou celle de Citizen Kane comme dans un épisode bien connu de Peanuts (ce en quoi Schulz spoile le film, mais c’est pour la bonne cause). Quand je parle d’un film, d’un bouquin, de toute histoire qui se tient en un bout, pas de souci, je spoile le moins possible. Mais ici il s’agit d’une longue série. Dans un cas comme celui-ci, où il y a des "14 " partout dans l’article, surtout vers le haut, et où les choses sont donc claires, c’est à chaque non-lecteur des 13 volumes précédents de décider s’il souhaite lire cette critique. Sachant aussi que j’espère être lu également par des gens qui connaissent déjà les œuvres dont je parle, et qui ont toute latitude pour me dire que je raconte n’importe quoi, car comme dit le proverbe : lâchez vos coms !

Ajoutons une dernière chose sur la question du spoil : on ne parle pas ici de Prison Break, ou de quelque machin qui ne tient debout, et encore, faut voir comme, que par la grâce d’un suspense un peu bêta plus proche de l’addiction à la nicotine que de la savante construction dramatique. On parle de 20th Century Boys. Même les contempteurs les plus ardents du spoilage m’accorderont que la beauté d’une telle œuvre ne se limite pas au petit choc au cœur au moment des grosses révélations. [Question subsidiaire et anecdotique : si quelqu'un sait ce que l'Académie française propose comme équivalent en bon français à "spoil", je suis preneur, ne serait-ce que pour la tranche de rigolade. Je vois venir "dévoilage", ou quelque chose d'à peu près aussi élégant.]

Sur ce, résumons. 20th Century Boys est un manga de science-fiction, mais c’est pas franchement évident tout de suite : les 4 premiers volumes et demi racontent la vie d’adultes d’un groupe de japonais à l’approche de l’an 2000, entrecoupée de scènes de leur enfance à la fin des années 60 et au début des années 70. Enfants, ils avaient inventé un récit mettant en scène une organisation vouée à la destruction du monde, eux se rêvant évidemment en sauveurs de la Terre, le tout fortement inspiré par les mangas de l’époque. Devenus adultes, et alors qu’ils ont tout oublié de ces vieilles histoires, ils se rendent compte qu’une organisation sectaire dirigée par un personnage masqué surnommé "Ami" met petit à petit en place tous les éléments du plan qu’ils avaient imaginé. Alors que l’organisation d’Ami devient un parti politique et gagne de plus en plus d’influence, Kenji Endô, le chef de la bande de gamins, devenu un gérant d’épicerie/musicien frustré, doit replonger dans ses souvenirs enfouis pour prendre de l’avance sur le plan d’Ami et tenter de l’arrêter.

Lors du nouvel an 2000, Ami répand un virus sur les grandes capitales. Kenji est tué en tentant de l’arrêter. L’organisation d’Ami distribue alors des antidotes et met en scène l’événement : elle fait passer "Kenji le terroriste" pour l’auteur du méfait. Ami devient un héros pour avoir sauvé le monde. Au milieu du 5ème volume, l’histoire fait un bond jusqu’en 2014. Ami, dont toujours personne ne connaît le vrai visage, est alors le maître du Japon. Il est quasiment considéré comme un demi-dieu et la liberté d’expression n’existe plus. Les anciens compagnons de Kenji sont entrés dans la clandestinité et ont formé un groupe de résistants.

Le tome 14 se déroule après la mort d’Ami, dont les résistants ont découvert la véritable identité. Son organisation tient toujours les rênes du pouvoir, et un nouveau virus commence à se répandre. Pour les résistants, la clé permettant de stopper ce plan se trouve dans le passé. Ils décident alors de pénétrer le système informatique d’Ami-Land, un centre de lavage de cerveau pour citoyens soupçonnés de ne pas apprécier Ami à sa juste valeur, et de s’infiltrer dans le Simulateur, un genre de jeu vidéo en réalité virtuelle qui reproduit le quartier de Tokyo où la bande de Kenji a passé son enfance.

Que ce soit en 1997, en 2000 ou en 2014, l’histoire de 20th Century Boys est systématiquement entrecoupée de scènes se déroulant durant l’enfance des héros, établissant des correspondances entre le passé et le présent. En effet, le moindre petit événement, voire la moindre historiette que les enfants se racontent, est susceptible d’être grossie à l’infini par le plan d’Ami pour devenir une réalité d’ampleur mondiale, généralement terrifiante. Ami est le dieu omnipotent que chaque enfant souhaite être (et croit parfois être), sa principale différence avec un enfant étant évidemment qu’aucune réalité ne vient se heurter à son désir. Étant en mesure de donner réalité à des fantasmes qui ont gardé toute la démesure et l’incohérence de ceux d’un enfant (je ne dis pas que les fantasmes des adultes sont toujours très cohérents, mais enfin, "robot géant de 50 mètres de haut et de 1 million de tonnes", quelqu’un ?), il crée au gré de ses caprices un monde qui perd petit à petit toute unité, qui se défait comme un puzzle dont on enlèverait un par un tous les morceaux.

Le thème central de ce volume 14 est celui de la vérité et du mensonge. L’essentiel du tome se déroule à l’intérieur du simulateur, dont nous voyons l’univers à travers les yeux des personnages, c’est-à-dire comme s’ils étaient réellement transportés dans le passé. Non seulement les héros se trouvent dans un univers virtuel, fabriqué de toutes pièces, qui n’est qu’une reproduction de ce qui fut autrefois vécu, mais les héros ont des raisons de soupçonner que ce simulateur (qui après tout a été conçu pour donner une version "officielle" de l’enfance d’Ami) ne donne pas une relation exacte des événements.

A travers le simulateur, c’est leur propre mémoire que les héros cherchent à retrouver, pour mettre la main sur l’anecdote première, celle qui est la clé pour comprendre Ami et mettre fin à son plan une bonne fois pour toutes. On retrouve ici une structure similaire à celle du précédent manga de Naoki Urasawa, Monster : pour arrêter le tueur en série Johann, le docteur Tenma devait retrouver "les origines du monstre", enquêter pour remonter petit à petit le fil de l’enfance de Johann et découvrir quel était le traumatisme initial qui avait fait de lui ce qu’il est. L’intérêt supérieur, à mes yeux, de 20th Century Boys par rapport à Monster vient de ce que les héros eux-mêmes sont impliqués dans ce motif psychanalytique. L’enquête ne se mène plus seulement dans le champ de la réalité, mais avant tout dans celui de leur propre mémoire, aussi lacunaire et altérée qu’elle puisse être par le passage des années. (Franchement, vous vous en rappelez, vous, de toutes les conneries que vous pouviez raconter avec vos amis quand vous aviez 9 ans ?) Le jeu d’Ami consistant à substituer mille réalités absurdes à ce qui a réellement été vécu ne fait que les embrouiller davantage.

D’autant que, par un troisième degré de mise en fiction des anecdotes enfantines, après la virtualité de l’univers et la réécriture de ces anecdotes, nous découvrons dans ce volume que Ami, enfant, était déjà un affabulateur, auteur de tours de passe-passe et autres astuces de prestidigitateur lui permettant d’épater ses camarades. De sorte que Ami (ah au fait, il a beau être mort, il revient dans ce tome. Mais bon, c’est pas franchement un spoil : un personnage qui est tout le temps masqué, quand il meurt, vous vous attendez pas à le voir revenir, vous ? Il suffit de mettre quelqu’un d’autre derrière le masque et voilà tout. S’il y avait là tentative de faire un effet surprise, c’est franchement raté.) qu’est-ce que je disais déjà ? Ah, oui : de sorte qu’Ami oblige les héros à jouer son jeu, et à donner aux minuscules anecdotes de leur enfance une aussi grande importance qu’il le fait lui-même, puisqu’il leur faut en permanence distinguer le vrai du faux, sous peine de désastres pour le monde, rien que ça.

De ce qui précède on pourrait conclure hâtivement que 20th Century Boys est une condamnation du fameux "esprit d’enfance", si loué universellement de nos jours à peu près partout. Et ce serait une conclusion hâtive. Comme souvent quand on conclut hâtivement. L’action d’Ami est plutôt montrée comme une perversion de cet esprit, selon le même processus d’inversion qui fait qu’Ami est considéré dans le monde entier comme un sauveur, et la bande de Kenji comme des terroristes responsables de toutes les catastrophes. Car c’est en se reportant à leurs propres idéaux et rêves enfantins que les héros trouvent la motivation nécessaire à leur combat, de même que les modes pratiques de leur action trouvent leur source dans leur mémoire. C’est la fragilité et la futilité de leurs rêves et fantasmes qui leur donne toute leur valeur, et ce sont les idéaux visibles à travers ceux-ci qu’il faut perpétuer une fois l’âge adulte atteint. La trahison d’Ami est d’avoir fait tout le contraire : évacuant les idéaux, voire les inversant carrément, il  a donné une réalité matérielle et brutale, nécessairement inférieure au rêve, aux histoires qu’ils avaient imaginé.

Ici, j’espère qu’à la lecture de tout ce qui précède (et qui s’applique pour l’essentiel à l’ensemble de la série), le sympathique lecteur, la charmante lectrice peu familiarisés avec 20th Century Boys ont déjà pris la décision de s’y plonger plus avant, parce qu’il me faut désormais exprimer quelques réserves par rapport à ce volume précis. C’est inévitable, dans une série de 24 volumes, il y a des coups de mou, et un poil de répétition parfois. Alors que le début de la série (exemplairement les 5 premiers tomes) impressionnait par sa densité et la rapidité avec laquelle les récits se situant à différentes époques s’enchaînaient, ici, l’idée du "simulateur de passé" a tout de la bonne idée mal exploitée. Alors qu’elle matérialise parfaitement l’idée de l’interpénétration des époques, peut-être de façon un peu trop transparente d’ailleurs, elle donne finalement l’impression de délayer un récit qu’elle devrait au contraire condenser encore davantage. La faute à quelques éléments extérieurs qui semblent être là pour "faire tourner les pages", à commencer par le retour d’Ami, dont on a déjà dit plus haut à quel point il tombait à plat.

C’est d’autant plus dommage que dans ce volume, nous obtenons enfin la clé d’une des anecdotes d’enfance les plus importantes de la bande, celle de la "salle de biologie", dont les premiers éléments étaient donnés dès le volume 1. Alors que Naoki Urasawa trouve généralement le moyen de dépasser les attentes des lecteurs quand vient le moment de livrer un élément longtemps attendu, sachant toujours suggérer un sentiment de grandeur quasi épique derrière quelque détail incongru propre aux élucubrations enfantines (la fin du tome 3, putain !), ici, le récit manque d’ampleur. Peut-être, pour le coup, que les attentes étaient trop hautes.

Évidemment, là, on compare un volume de 20th Century Boys à d’autres volumes de 20th Century Boys. Face à à peu près n’importe quel autre manga, ce volume fait bien mieux que tenir la route. Mais de toute façon je ne m’en fait pas trop : quel est le fou qui, ayant lu les 13 premiers volumes de cette merveille, interromprait là sa lecture après avoir pris connaissance de ces maigres réserves ?

♥♥♥♥

Guillaume Bardon