Comme convenu, et puisque vous avez été nombreux (plus de cinq, quoi) à proposer votre classement, voici le Top 10 cinéma des lecteurs de J’avais trop de trucs à rêver la nuit dernière. Je remercie au passage Kenny, je pense à la chaise, jublaq, Gregovitz, antoni, Benoit et crooked stan d’avoir voté !
Le système d’attribution des points est profondément original, puisque j’ai compté, pour chaque classement, 10 points au premier film, 9 points au deuxième, 8 points au, OK, je vois que tout le monde a compris. Sauf erreur de ma part dans cette difficile opération arithmétique, voici donc le résultat, avec un Leo DiCaprio tout-puissant aux deux premières places :
Bien chers lecteurs, vous que j’ai délaissés ces derniers mois, soyez rassurés : j’avais toujours autant de trucs à rêver la nuit dernière, et il n’y a pas de raison que la nuit prochaine soit différente. Si tout roule comme prévu, les chroniques de tout ce qui me tombe sous la main devraient donc à nouveau pleuvoir dans les jours qui viennent. En attendant, conformément à la tradition, c’est l’heure du Top 10 de fin d’année. Il va de soi que si nous autres cinéphiles voyons autant de films, ce n’est que pour compliquer à plaisir l’élaboration de la liste annuelle, ce qui augmente d’autant sa valeur, puisque comme disait Marx :
En tant que valeurs toutes les marchandises ne sont que du travail humain cristallisé.
Or, vu comme on se les échange, il semblerait bien que les Tops 10 de fin d’année soient des marchandises, en dépit d’une valeur d’usage à priori négligeable. Ce qui, je l’espère, ne vous empêchera pas de LÂCHER VOS COMS, et en l’occurrence vos propres Tops 10 (je prends aussi les tops musique, bouquins, ce que vous voulez). En plus, comme ça, s’il y en a plein, je pourrai m’amuser à élaborer un classement général des lecteurs, ce qui fera de mon blog un concurrent direct de Télérama. Avec quand même, espérons-le, moins d’hommes et de dieux en haut du classement.
Mais let’s cut the crap ("trêve de balivernes" en français), voici mon Top 10 des films de 2010, en affiches :
…et puis d’abord qu’est-ce que c’est que ces histoires de "comprendre" un film ? Qu’est-ce que ça veut dire, avoir compris un film ? Par exemple, il y a cette série américaine, 7 à la maison, sur un pasteur et sa famille nombreuse. Eh bien je peux vous dire que je n’y comprends rien. Les agissements des personnages sont indéchiffrables, beaucoup plus que dans un film de Godard. Dans cette série, par exemple, les gens sont tout le temps au téléphone, déjà c’est curieux vu qu’ils sont tous voisins ; eh bien vous noterez qu’ils ne disent jamais "au revoir" ou une autre formule de conclusion avant de raccrocher. Dans leur ton non plus, rien n’indique qu’ils vont raccrocher. C’est juste * clic * et puis basta. Genre : "J’ai du mal à croire à cette histoire, mais va savoir. * clic *" Dans la vraie vie, vous faites ça, vous passez pour un malpoli ! Mais là ça semble normal, personne ne s’en formalise.
Il y a d’autres exemples. Les enfants dans cette série se comportent souvent comme des adultes, ont des réactions, des réflexes, et surtout font des tirades moralisatrices d’adulte, plus encore que dans Dawson ; vu le thème de la série, censée être moralisatrice justement, ça pourrait encore se justifier. Mais alors comment expliquer que les parents, qui dans cette même perspective devraient incarner l’autorité sûre d’elle et guidée par Dieu, se comportent comme des enfants, jusque dans leurs mimiques ? C’est à ma connaissance la seule série où on peut voir une gamine de 6 ou 7 ans faire la morale à ses parents et où ce n’est pas présenté comme quelque chose de comique, mais de parfaitement normal. Exactement comme dans la pub Eurocard Mastercard avec le gamin écolo : "Leur apprendre la vie, ça n’a pas de prix ; pour tout le reste, il y a Eurocard Mastercard." Il y a aussi le fait que pour ces gens censés être des puritains, tout, mais absolument TOUT, tourne autour du sexe, qui semble être le seul enjeu dramatique. (Notons que le titre original de la série est 7th Heaven, jeu de mot qui entretient encore la confusion.) Je ne dis pas que les puritains ne sont pas des obsédés refoulés, je dis que dans une série qui se veut une propagande pour ce mode de vie, on pourrait se permettre de masquer un peu ça, et de parler de Dieu par exemple, dont il est finalement très peu question dans 7 à la maison.
Parfois je me dis que c’est une fausse piste, que cette série a été réalisée par des saboteurs qui ont fait de l’entrisme dans le camp de la droite morale religieuse US pour la miner de l’intérieur. Ça expliquerait pas mal de choses, dont le jeu de la meuf qui fait la mère. Difficile de décrire ça à quelqu’un qui n’a jamais vu la série, mais je suppose que tous mes lecteurs en ont déjà vu au moins un épisode, donc vous connaissez ces étranges expressions faciales en débordement permanent, ce déréglage complet des traits au moindre événement ou à la moindre parole. Cette femme semble toujours au bord des larmes, que la situation dans l’histoire soit heureuse, malheureuse, neutre ou indécidable. Elle semble investir à chaque seconde toute son énergie pour retenir le flot de ses émotions, ce qui ne déforme que davantage son visage. Et je vous jure (je dis ça pour ceux qui n’ont jamais vu) que c’est à tout bout de champ, genre un de ses gamins va lui demander s’il peut finir la part de gâteau qui est dans le frigo et elle va se distordre dans un spasme de douleur. Il m’est arrivé de me demander si l’actrice ne voulait pas délivrer un message dans cette série, sur la souffrance des femmes au foyer ou quoi.
N’allez pas croire que je plaisante, je suis très sérieux, Desperate Housewives aimerait faire croire au monde que la souffrance des femmes au foyer c’est d’être riche, belle, et d’avoir un amant musclé, mais en vrai il s’agit d’autre chose. Je suppose parfois que ce que l’actrice de 7 à la maison essaie de nous dire, c’est que le "paradis" familial présenté par la série est en fait un enfer qui ne peut fonctionner que si tout le monde abdique une part de sa personnalité (mais c’est bien sûr à la mère d’en abdiquer la plus grande part, voire la totalité). Après tout, à l’heure où on envoie au feu toutes les utopies, à commencer par "l’utopie communiste" bien sûr, voyez un peu ce que la chanson du générique de 7 à la maison nous construit comme utopie basée sur la cellule familiale, ce qui à priori n’est pas très différent d’une utopie basée sur un phalanstère ou autre :
When I see their happy faces smilin’ back at me
I know there’s no greater feelin’ than the love of family
Where can you gooooo
When The world don’t treat you right ?
The answer is hooooome
That’s the one place that you’ll find
Pour le coup, le moins qu’on puisse dire c’est que "tout est politique". En voilà une politique dictatoriale du repli sur soi, même pas sur sa communauté, non, la communauté c’est plein d’étrangers, mais la MAISON ! Et c’est les mêmes qui viennent se moquer de la Corée du Nord et de sa "fermeture au monde" ? Sans rire ? Encore une incohérence à ajouter à la liste.
Le fond du problème, c’est que je ne sais pas si les gens qui produisent cette série sont les mêmes qui font en sorte que ce soit un repoussoir pour le mode de pensée qu’elle est censée valoriser, ou si une rébellion interne secrète a saboté le truc, ou si c’est moi qui hallucine. Je sens confusément qu’on veut me dire quelque chose, mais je n’en suis pas sûr. Je n’y comprends rien, voilà. Et c’est là qu’on rejoint notre point de départ.
Parce que Godard a cette réputation, passé ses films des années 60 : "on n’y comprend rien". Mais pas 7 à la maison. Et quand je dis que je ne comprends rien à 7 à la maison, on me répond : "pourtant ce n’est pas très complexe". Mais ce n’est pas un problème de complexité, c’est un problème de référent, et il me semble que, comme souvent, et notamment quand on parle de Godard, on mélange pas mal de choses. Alors tâchons de remettre un peu d’ordre dans le bazar.
Une œuvre de fiction, ou même une peinture, construit un univers, dit "diégétique", qui n’est pas, mais fait référence à, la réalité. Comme un mot, ou un dessin, fait référence à une chose, sans s’identifier à elle. La peinture d’une pipe n’est pas une pipe, ça c’est connu, et le mot "pipe" n’est pas une pipe non plus. Les déformations sont permises, ce sont elles qui permettent à l’artiste de donner une lecture, une vision du monde. Depuis, en gros, l’impressionnisme, les déformations se sont radicalisées, surtout au début du XXe siècle en arts plastiques, jusqu’à l’abstraction, laquelle concerne peu le cinéma, car celui-ci, héritier de la photographie, est généralement perçu à priori comme donnant une image exacte du réel, le cinéma abstrait ne s’est donc jamais vraiment développé. Il ne manquait à la photographie que le temps, le cinéma pourvoit à ce manque. Du coup, la caméra a été tout d’abord perçue comme un dispositif d’enregistrement, non d’une image, mais de la réalité. Curieusement, après 115 ans d’images filmées, cette idée semble prévaloir dans une partie de l’opinion.
Une image, même en mouvement, même si elle vient de l’impression de la lumière réelle sur une pellicule elle aussi réelle, n’est évidemment pas la réalité, mais une construction de l’esprit. Elle reflète un point de vue, jamais une réalité dans son ensemble. C’est le thème central de my man Brian De Palma (un grand fan de Godard) : une image peut mentir, avec brio, mais jamais restituer la réalité ; par contre, deux images de deux points de vue différents permettent de s’en approcher, et en multipliant les points de vue, on se rapproche de la réalité. Mais la réalité ne suffit pas : elle n’est qu’un état de la matière à un moment donné. L’idée qui traverse cette réalité, qui lui donne une justification, la "vérité", qui est un cran au-dessus de la "réalité", reste encore à découvrir. C’est l’image cachée, la pièce manquante du puzzle, qui chez De Palma pourrait, si on la trouvait, donner non pas le fin mot mais la morale de l’histoire. Ajoutons qu’il semble ne croire qu’à moitié à l’existence de cette image "ultime", et être surtout fasciné par toutes celles qui se présentent comme "ultimes" alors qu’elles recèlent un double-fond de mensonge.
Godard, lui, y croit. Pour lui, et on le lui a assez reproché, l’image manquante de toute l’histoire des images filmées, celle qui manque pour donner sa justification au cinéma, c’est celle des chambres à gaz en action. Godard a du mal à croire que les Nazis, qui gardaient des archives de tous leurs agissement avec leur rigueur méthodique proverbiale, n’aient pas filmé l’acte qui était l’aboutissement de toute leur politique. Alors que Claude Lanzmann pense que l’horreur de la Shoah est irreprésentable, fut-ce par l’image cinématographique, et que si une telle image était retrouvée il ne faudrait surtout pas la diffuser au risque de banaliser l’horreur. Godard pense que cette image existe quelque part, que quelqu’un la cache pour une raison X ou Y, qu’il faut la retrouver et la montrer.
(Évidemment, Godard est un cinéphile au sens originel du terme. Pour lui le cinéma est une religion, il pense donc que l’image cinématographique peut sauver, que c’est en montrant l’image qu’on évite le retour de l’horreur, et parfois j’ai l’impression que pour lui le cinéma aurait dû tout bonnement empêcher la Shoah, qu’il a failli à sa mission en ne le faisant pas. C’est peut-être juste une impression, hein, je ne crois pas qu’il ait jamais dit un truc pareil.)
Bref, l’image n’est pas la réalité, mais un point de vue sur la réalité. Pour l’artiste, ici le cinéaste, il s’agit de tenter, par le choix du point de vue et l’agencement des images entre elles, de saisir non seulement cette réalité, mais la vérité qui est cachée derrière elle. C’est ce qui autorise les distorsions de la réalité dans la représentation : tout comme il faut détruire le citron pour en extraire le jus, il faut distordre la réalité pour en extraire la vérité.
D’où mon histoire de référent : ce qu’on reproche à Godard, c’est de montrer une réalité qui ne semble pas conforme à l’expérience commune. Mais aucun film, aucune série n’est conforme à l’expérience commune, et les documentaires pas davantage. Tout est représentation.
[Ici, le lecteur est invité à écrire lui-même dans sa tête un ou plusieurs paragraphes sur le thème : "de tout façon, puisque nous ne connaissons du monde que ce que nous en révèlent nos perceptions, le réel lui-même est une représentation, au sens le plus strict : une construction mentale." Vous pouvez vous appuyer sur le daltonisme pour servir d'exemple, et parler de Philip K. Dick.]
Simplement, il y a un type de représentation dominant. Il semblerait que 7 à la maison appartienne à ce type, ce pourquoi la série est jugée "compréhensible". Il me semble, à moi, que 7 à la maison, non seulement n’est pas conforme à l’expérience commune, comme les copains, mais en plus n’est pas une reconstruction pensée de cette expérience, puisqu’on n’y trouve jamais le moindre rapport entre la réalité représentée (une famille américaine religieuse) et les éléments diégétiques (la famille Camden). C’est tout bonnement des images sans référent. Ce qu’on ne saurait dire des films de Godard.
Une bonne partie du problème avec Godard, c’est qu’il utilise des éléments du langage cinématographique courant de façon inhabituelle, et ça pourrait bien être le fond de ce qu’on lui reproche. On considère généralement que le montage lie,
par une chaîne secrète et, en quelque façon, inconnue,
l’image précédente à la suivante. Du coup, tout le monde a pris l’habitude de ça. Pareil pour le son : il vient redoubler l’image. Il confirme. Bon, chez Godard, c’est pas comme ça. L’image, souvent, vient se heurter à la précédente, et cognera aussi sur la tête de la suivante, qui cognera en retour. Le son se met en opposition avec l’image sur laquelle il est posé. Le texte, qui vient souvent s’imprimer en gros sur l’écran, ne met personne d’accord, mais tape sur les deux autres. Par contre, tel son peut venir soutenir ou compléter telle image qu’on a vue il y a une minute, ou que l’on verra dans pas longtemps. Ceci n’est pas commun au cinéma, et là on peut dire que c’est "complexe", mais qu’on vienne me dire en face que ce n’est pas conforme à l’expérience commune, histoire que je rigole un bon coup.
Pour le coup, ce qu’on reproche à Godard, ce n’est donc pas l’éloignement argué du réel, mais une trop grande fidélité à l’esprit de ce réel qui n’a pas de lettre.
Reste un gros malentendu, que j’ai déjà évoqué dans ma critique de Lola, je vous mets pas le lien, vous êtes assez grands pour retrouver ça tout seul, et qu’on m’a reproché de ne pas développer davantage, donc je développe. Je disais qu’un film, contrairement à un théorème, n’est pas démontrable, et que le discours sur l’œuvre n’épuise pas l’œuvre. "Épuiser", ce n’est peut-être pas très heureux comme terme, c’est juste le verbe le moins pire que j’ai trouvé pour dire ce que je veux dire. L’idée de certains spectateurs semble être qu’un film est comme une énigme qu’il faut percer à jour. Particulièrement ceux de Godard. Il y aurait un message caché qu’il faudrait trouver. Bon, comme on dit, je m’inscris en faux. Premièrement, je vous renvoie à Douglas Adams :
Si j’avais voulu écrire un message, j’aurais écrit un message ; j’ai écrit un livre.
Puis à quoi servirait le cinéma s’il ne produisait que des œuvres dont on peut donner le strict équivalent textuellement ? Car si le "sens" du film est dans son "message", on pourrait dire que le film = le message. Pourquoi les mecs et les nanas se casseraient le cul à faire des peintures, des films, des installations, je ne sais pas, des symphonies, des sculptures, etc, si on pouvait faire le strict équivalent avec du texte ? Là, je crois que c’est un défaut typiquement français de voir les choses comme ça. Certes, on aime la littérature, c’est bien, on est fiers de la nôtre, il y a des raisons, mais tout n’est pas littérature ! L’intérêt de faire du cinéma, c’est justement de pouvoir "dire", au sens large du verbe, des choses qui ne pourraient être "dites" par le texte.
Quand je dis que contrairement à un théorème une œuvre d’art n’est pas démontrable, je veux dire que la démonstration du théorème dit tout du théorème. Elle fait le tour de la question. Le théorème a juste cet avantage d’être plus synthétique que la démonstration, c’est pour ça qu’il est le théorème et qu’elle est la démonstration.
Et quand je dis que le discours sur l’œuvre n’épuise pas l’œuvre, je veux dire qu’il y aura toujours quelque chose à ajouter : même si on parle de l’oeuve sur 10.000 pages, on ne peut pas espérer aboutir à une analyse complète, qui n’omet rien de ce que dit l’oeuvre, et qui pourrait donc se poser en équivalent de l’œuvre. On ne fait jamais le tour de la question, elle reste une question, on ne peut que tourner autour. Pour ainsi dire, à la question "quel est le sens de cette œuvre", je réponds : "le sens de l’œuvre, c’est l’œuvre".
Allez, c’est pas un blog autobiographique, mais hop ! anecdote perso. Je visitais une expo Miro avec ma mère et mon beau-père, je vous dis ça, c’était il y a longtemps. A un moment, mon beau-père lit la brochure, un texte hyper technique, visiblement rédigé par et pour des experts (drôle d’idée de mettre ça dans une expo aussi grand public d’ailleurs ; encore un qui n’avait pas compris qu’on peut être exigeant avec son public , lui parler comme à un adulte, sans pour autant l’accabler d’un vocabulaire et d’une syntaxe barbares qui n’ont qu’un effet excluant et contribuent à éloigner le public de l’art moderne, sans parler de l’art contemporain). Mon beau-père me dit : "Mais si je dois avoir tout ça en tête quand je regarde, comment je peux apprécier les peintures ?" Effectivement. C’est à travers ce genre de dispositif snobinard débile qu’on fait croire aux gens que pour comprendre Miro ou Godard ou qui vous voulez, il faut "avoir tout ça en tête". Évidemment, mon beau-père avait raison : si on a "tout ça en tête", quelle place il reste pour l’expérience sensorielle, pour le contact avec une proposition artistique et pour l’analyse du ressenti intime ? Aucune.
(C’est comme les gens qui lisent "entre les lignes" : ils feraient bien de commencer par lire ce qu’il y a dans les lignes déjà !)
On me dira qu’en mettant du texte sur l’écran, et pas qu’un peu, Godard tire le cinéma vers ce monde du texte, et le sort du monde de l’image. Mais il me semble que quand Godard joue à fond des procédés cinématographiques, avec un assemblage image + son + texte au lieu d’avoir seulement image + son, ça ne le rend pas moins cinéaste comme on le lui reproche (lu partout sur les forums d’Allociné : "il devrait écrire des livres plutôt que de faire des films"), au contraire, ça le rend davantage cinéaste. L’important, c’est que comme je l’ai dit, il joue de ces éléments comme de belligérants dans une partie de Risk, et on sait bien qu’au Risk, c’est à trois qu’il faut le plus particulièrement faire preuve d’inventivité tant toutes les forces tendent à s’équilibrer, celui qui est en position de force étant la cible des deux autres jusqu’à ce qu’un autre se retrouve en position dominante, etc. Le problème du texte se poserait si celui-ci venait souligner inutilement l’image, ou le son, mais tant qu’il est le troisième homme, il a sa place et ne fait qu’enrichir le cinéma de Godard.
Avec tout ça, je me rends compte qu’on n’a pas tellement parlé de Film Socialisme. Parlons-en : il y a trois parties. La deuxième est la plus faible, et elle est déjà très bien. La troisième est vraiment belle et on l’aurait aimée plus longue. La première est ce qu’il y a eu de mieux au cinéma depuis, eh bien, on n’est pas censé dire ça, mais depuis le début, peut-être.
Première partie : un bateau de croisière autour de la Méditerranée. Des histoires qui s’entrecroisent, dont nous n’avons que des fragments synthétiques, trop denses de toute façon et trop nombreux pour qu’on puisse espérer en faire la somme, là aussi, tout est affaire de point de vue. Il y a Patti Smith (elle ressemble de plus en plus à Neil Young, c’est inquiétant) et Lenny Kaye, il y a aussi Alain Badiou et d’autres gens que je ne connais pas. Il y a même un début d’intrigue d’espionnage : où est passé l’or de des républicains espagnols, disparu en 1936 ? (Et vu qu’on est sur un bateau, le film de pirates transperce vite derrière le film d’espionnage : "l’or des espagnols", quoi.)
Deuxième partie : les propriétaires d’une station-service se présentent aux cantonales. Enfin on ne sait pas encore si ce sera l’homme ou la femme qui va se présenter. Leurs enfants se révoltent et décident de se présenter contre eux, alors que les journalistes de la 3 arrivent pour interviewer les parents.
Troisième partie : 6 lieux mythiques de la Méditerranée.
Ça vous va comme résumé ? Je n’aime pas tellement faire le résumé, en général je m’en acquitte rapidement, sauf quand il est nécessaire de donner beaucoup d’éléments pour faire comprendre l’enjeu du film, comme pour Policier, Adjectif. Ici en plus ce n’est pas facile : la première partie est beaucoup trop dense pour être résumée, la troisième est fort peu narrative au contraire. La deuxième est la plus classique, puisqu’elle ressemble davantage au Godard des années 80 qu’à celui des dernières années.
Bien sûr, il y a un côté film-somme, vous avez raison. Mais surtout dans la première partie, ce n’est pas seulement une somme de l’œuvre de Godard, c’est une somme de toutes les images. Tout ce que vous voyez à longueur de journée, sur tous les écrans. Tous les régimes d’image, tous les mondes, c’est normal, c’est l’Odyssée, on voit bien des mondes différents, séparés, qui entrent en contact justement parce qu’il y a l’Odyssée, qu’il y a Ulysse pour apporter aux uns des nouvelles des autres, et réciproquement. Et Godard ce n’est pas Ulysse, c’est Homère, il a des nouvelles de tout le monde, il est bien informé. Comme me le disait une amie au téléphone tout à l’heure, alors que je lui expliquais que je galérais pour écrire cet article, "il y a tout dans Godard". Ben oui, particulièrement dans la première partie de Film Socialisme.
Mais c’est ça le cinéma : au début il n’y avait pas la télé, il y avait à peine la radio, mais il y avait le cinéma pour nous donner des nouvelles du monde. Maintenant il y a tout ce qu’il faut, mais comme je l’ai déjà dit dans un autre article, ce que nous voulons, ce n’est pas la caméra de surveillance, qui ne donne des nouvelles de rien à part du perfectionnement du dispositif de surveillance. Ce que nous voulons, c’est un œil.
Godard, ce n’est qu’un œil, mais quel œil !
Et il a l’œil sur les "nouvelles" images. Ce n’est pas pour rien que le mec s’est amusé à diffuser 6 bandes-annonces sur YouTube, dont la plupart sont des versions intégrales mais accélérées à l’extrême de Film Socialisme. Il a pigé qu’il y a quelque chose qui se passe, et où ça se passe, il a pigé en quoi c’était intéressant (vous verrez tout…) et en quoi c’était du flan (…mais vous ne verrez rien). D’ailleurs De Palma avait fait la même chose pour Femme Fatale, pas sur YouTube, mais il avait fait une bande-annonce où on voyait tout le film en accéléré. Ce n’est pas mal Femme Fatale, c’est même très bien. On part du principe que c’est un film idiot car il y a beaucoup d’autoparodie de la part de De Palma. Bien sûr, si on n’aime pas l’excès, il est difficile de s’intéresser au cinéma de De Palma. Moi j’aime beaucoup l’excès.
C’est curieux que les geeks n’aiment pas Godard, qui était déjà une forme de geek ultime,
[Je me demande pourquoi les gens klaxonnent autant dans la rue, comme si l'Algérie avait gagné, alors qu'elle n'a fait que match nul.]
après tout, les ancêtres des geeks les plus lointains que je puisse trouver, ce sont les cinéphiles. Cette manière d’enregistrer pieusement la moindre donnée relative à une forme de culture populaire considérée comme méprisable par l’élite, qui fait l’essence du geek bien plus que les histoires d’informatique, c’est le cinéphile d’après-guerre qui l’a inventée. Le gars qui a un ciné-club comme on a une team de Counter Strike ou une guilde à World of Warcraft, qui fait des fiches détaillées sur tout ce qu’il voit et se rappelle tous les noms, si ce n’est pas un pré-geek, je veux bien qu’on me dise ce que c’est. Et puis cette manie de balancer en permanence des citations même lorsque ça semble hors de propos, "personne par la guerre ne devient grand", toussa, ça se retrouve chez Godard. Dans Film Socialisme on bouffe de l’escalier d’Odessa de chez Eisenstein, comme on bouffe des musiques de Cowboy Bebop chez certains types de ma connaissance.
Les ados non plus n’aiment pas Godard. Ils le détestent, même. Moi-même, quand j’étais ado, je considérais Godard comme l’ennemi (je n’avais pas une idée bien précise de qui était l’ami par contre). Aujourd’hui je me demande bien pourquoi. On ne m’avait pas montré des choses extravagantes, repoussantes pour un ado, des films du Groupe Dziga Vertov, ou quoi. On m’avait montré A bout de souffle, bon, ça j’avais bien aimé, ça allait. Mais bon, c’est le premier. Et puis Le Mépris, je n’avais pas trop aimé, passe encore, il n’est pas très séduisant pour un ado (à part les fesses de BB évidemment). Mais on m’avait montré Pierrot le Fou et j’avais détesté, trouvé ça infâme, intolérable ! Pierrot le Fou ! Aujourd’hui c’est mon film préféré ! Et on ne peut pas dire qu’il n’est pas séduisant pour un ado, celui-là ! Pensez donc, à l’époque, il a été interdit aux moins de 18 ans pour "anarchisme intellectuel et moral" ! Vous imaginez ? Le jour où un film de Gaspar Noé sera interdit aux moins de 18 ans pour "anarchisme intellectuel et moral", il pourra commencer à frimer !
Vraiment, je me demande bien pourquoi je n’ai pas aimé ce film à l’époque. Peut-être est-ce dû à la personne qui me l’a montré, et que je détestais. Mais il doit y avoir autre chose, je n’arrive pas à mettre le doigt dessus, c’est l’image manquante. En tout cas, Pierrot le Fou est le film d’ado ultime, ça ne fait aucun doute. Si je ne l’ai pas aimé, c’est que je devais être un petit con, ce qui est fort probable après tout, je n’aurais pas été le premier à être con à 16 ans.
Film Socialisme n’est pas un film ado ultime, il faut le reconnaitre. Et puis est-ce que ça fait un tout ? C’est important que ça fasse un tout ; Godard aime bien dire qu’il voudrait pouvoir faire des films de 30 ou 40 minutes et les sortir en salles, mais ça ne marche pas comme ça. Alors il dit qu’il en a collé 3, et voilà, ça devient Film Socialisme. Il dit ça pour faire le kéké bien sûr, il y a une circulation des motifs incroyablement complexe dans Film Socialisme qui montre bien que c’est un seul et même film. Sinon il l’aurait appelé Film(s) Socialisme, ou même Film(s) Socialisme(s), il ne se serait pas gêné. De toute façon l’hétérogénéité de l’ensemble fait écho à l’hétérogénéité de la seule première partie, plus compacte, certes. D’ailleurs, quand…