Naoki Urasawa, 1995

L'histoire de "Monster" est tellement complexe qu'ils se sentent obligés de coller des résumés jusque sur la couverture !
J’ai déjà eu l’heur de vous entretenir ici de 20th Century Boys, la série qui est pour moi le chef-d’œuvre, à ce jour, de Naoki Urasawa. Monster, sa série précédente, reste pourtant la mieux connue et la plus appréciée en France, peut-être parce qu’une très bonne adaptation en anime, réalisée par Masayuki Kojima, fut autrefois diffusée en clair sur Canal +. Surtout, si 20th Century Boys pousse la logique urasawaïenne (oulà) un cran plus loin que Monster, ce qui explique que nous autres, fans, lui donnions notre préférence, Monster est une œuvre immédiatement accessible, et même accessible à un pan du lectorat mondial qui, n’en déplaise aux otakus, reste largement majoritaire : le lectorat hostile aux mangas.
J’ai fait l’expérience plusieurs fois, avec des gens aux goûts divers, et le résultat est à chaque fois le même : dès que l’on a réussi (au prix de combien d’efforts !) à glisser le premier volume de Monster entre les mains de quelque quidam et à le convaincre de jeter quand même un œil sur ce qui est imprimé sur les pages, il devient accro et réclame aussitôt la suite, puis la suite de la suite, puis la suite de la suite de la suite. Comme il y a 18 volumes, et un peu plus de 200 pages par volume, les risques de déshydratation et de malnutrition sont très élevés, sans parler de la privation de sommeil, et il revient souvent à l’apôtre de la cause manga de calmer son/sa pupille, et de l’enjoindre de prendre quelque repos. Je vous jure. Si vous croyez que j’exagère, essayez chez vous, même avec votre grand-mère je vous parie que ça marche.
J’en profite pour préciser que l’effet Monster fonctionne aussi chez un autre types de lecteurs : ceux qui pensent (ou du moins disent) le plus grand bien de Jiro Taniguchi, car ils ont lu à plusieurs reprises dans Télérama que c’était un génie, et qui prétendent s’intéresser au "manga underground" (en gros, tout ce qui est publié en France sous un format un peu plus grand que le format habituel), mais refusent de s’approcher des mangas "commerciaux". Bref, les lecteurs qui, en plein XXIe siècle, en sont encore à opposer l’art et l’industrie comme si les deux étaient mutuellement exclusifs.
Il y a plusieurs raisons possibles au succès de Monster auprès du grand public français. Si on était méchant, on pourrait dire que la principale est le décor (Monster ne se déroule pas au Japon mais tout d’abord en Allemagne, puis en République tchèque), qui flatte l’eurocentrisme du lecteur. Mais plutôt que de prêter des mauvaises intentions à tout le monde, je préfère supposer que le succès de Monster est dû à son parfait accomplissement de toutes les potentialités d’un genre qui n’a rien de spécifiquement "manga", et n’est donc pas déstabilisant pour le lecteur novice : le thriller psychologique.
Résumer Monster est encore plus délicat que résumer autre chose, à cause de la densité de l’histoire, qui part sur les chapeaux de roues et change trois ou quatre fois de direction avant d’acquérir un semblant de vitesse de croisière (pas pour longtemps). Bien des fois, pour accrocher les lecteurs potentiels dont on parlait plus haut, j’ai raconté le début de l’histoire jusqu’à couvrir tout le premier tome, puis me suis vu reprocher par ces mêmes lecteurs, après qu’ils avaient lu l’œuvre elle-même, d’en avoir trop dit. Évidemment, si j’en avais dit moins, ils n’auraient rien lu du tout, ce pourquoi le problème est insoluble. Je vais donc à nouveau résumer dans les grandes largeurs.
En 1986, Kenzô Tenma est un jeune neurochirurgien de génie qui travaille à l’hôpital de Düsseldorf. Il est promis au plus brillant avenir sur le plan professionnel, et en prime, il est fiancé à la fille du directeur de l’hôpital, Eva. Vous voyez que tout roule. Mais un jour, alors qu’il s’apprête à opérer un ouvrier turc, il reçoit l’ordre de s’occuper prioritairement d’un célèbre chanteur d’opéra, pourtant arrivé à l’hôpital après l’ouvrier. Comme de juste, le chanteur est sauvé, l’ouvrier meurt. Difficile à avaler pour Tenma, qui ravale pourtant sa fierté.
Pendant ce temps, un massacre a lieu dans une famille de réfugiés qui arrivent juste d’Allemagne de l’Est, les Liebert. Les deux parents sont morts, la petite fille, Anna, n’est pas blessée mais est en état de choc. Surtout, le petit garçon, Johann, arrive à l’hôpital avec une balle dans la tête. Tenma pense pouvoir le sauver, mais alors qu’il se prépare à opérer, il reçoit l’ordre de s’occuper du maire de Düsseldorf, qui vient d’être admis, victime d’une thrombose cérébrale. C’en est trop pour Tenma, qui décide cette fois d’ignorer les instruction et d’opérer le patient qui a été admis en premier : Johann.
Tenma parvient à sauver l’enfant, alors que le maire, soigné par une équipe "bis", décède. Tenma paie aussitôt le prix de son réflexe de conscience : il est déchu de son poste de chef de bloc, et ses fiançailles avec Eva sont rompues. On lui fait comprendre qu’il peut continuer à exercer, mais qu’il peut abandonner tout espoir de monter en grade. Alors que Tenma voit son monde s’écrouler autour de lui (et part se bourrer la gueule pour oublier), le directeur et deux autres pontes de l’hôpital sont assassinés, et Johann et Anna disparaissent sans laisser de traces. Le directeur n’étant plus là pour bloquer sa carrière, le conseil d’administration nomme alors Tenma chef du service de chirurgie.
Vous voyez ce que je veux dire quand je parle d’une histoire qui démarre sur les chapeaux de roues. En quelques pages, le héros a déjà traversé plusieurs changements moraux : de jeune ambitieux optimiste il est devenu ambitieux dégoûté de soi, puis révolté idéaliste, puis révolté résigné à l’inefficacité de sa révolte, puis parvenu qui ne sait pas comment il est parvenu. Surtout, Kenzô Tenma s’est pris de plein fouet l’amoralisme du mouvement social : lorsqu’il sauve une vie, il descend, lorsque quelqu’un se fait assassiner, il remonte. Pour quelqu’un qui, comme Tenma, considère que toute vie est sacrée, il y a de quoi être troublé. Et ce n’est que le début.
Après une grosse ellipse, l’histoire reprend en 1995. Tenma travaille toujours dans le même hôpital. Une série d’assassinats de couples sans enfants a eu lieu dans toute l’Allemagne depuis deux ans, et l’un des patients de Tenma est suspecté d’être un complice. Une nuit, alors que Tenma poursuit ce patient qui vient de fuir l’hôpital, il se retrouve face au véritable tueur : le jeune Johann, que Tenma avait sauvé, est devenu le plus redoutable tueur en série que l’Allemagne ait jamais connue. Celui-ci explique à Tenma que c’est lui qui a tué les trois responsables de l’hôpital en 1986, pour remercier Tenma de lui avoir sauvé la vie.
Tenma est traumatisé de voir qu’une fois encore la réalité n’a rien à faire de la morale : la vie qu’il a sauvée, celle de Johann, n’a fait qu’amener davantage de morts, dont il se sent en quelque sorte responsable. Lorsqu’il raconte à la police sa rencontre avec Johann, le commissaire Runge du BKA (un genre de FBI allemand), chargé de l’enquête sur la série de meurtres, conclut que l’insaisissable Johann (qui a bien pris soin d’effacer toute trace de son existence entretemps) n’est qu’une création de l’esprit de Tenma, et que c’est en fait celui-ci qui est coupable des meurtres. Alors que la police cherche des preuves de la culpabilité de Tenma, celui-ci se lance à la poursuite de Johann, décidé à le tuer pour l’empêcher de commettre d’autres meurtres.
Le suspense hallucinant de Monster fonctionne sur plusieurs niveaux. En surface, il s’agit principalement de la traque de Tenma, qui veut retrouver Johann pour mettre un terme à ses actes. Sur ce premier niveau se greffe un suspense plus psychologique : Tenma est celui qui rend la vie, Johann celui qui la prend. Comment alors Tenma pourrait-il tuer Johann, accomplir cet acte symbolique, en quelque sorte remettre dans le crâne de Johann la balle qu’il avait lui-même enlevée ? A supposer qu’il le retrouve (et Johann, en bon méchant de thriller, fait en sorte d’avoir toujours un ou plusieurs coups d’avance sur le héros), pourra-t-il appuyer sur la détente, et s’il le fait, comment cela pourrait-il être une victoire pour lui, alors que ce serait l’aveu de l’échec de ses valeurs ?
Parallèlement à cela, le BKA accumule les preuves contre Tenma (forcément, puisque celui-ci passe sur les lieux des crimes de Johann peu de temps après celui-ci), et le commissaire Runge acquiert rapidement la certitude que Tenma souffre d’un trouble de la personnalité multiple, et qu’il est lui-même Johann. Il ne peut croire à la rencontre accidentelle d’un être absolument bon et d’un autre absolument mauvais (en plus de ne jamais trouver de preuves de l’existence de Johann), et voit en Tenma un esprit qui, au lieu de se maintenir dans une sorte d’équilibre moral, donne dans les deux extrêmes à la fois. Runge est un des personnages les plus intéressants de Monster, et sauve cette partie de l’intrigue, un peu éculée : la police qui poursuit l’innocent pendant que l’innocent poursuit le coupable. En effet, Runge se situe lui-même au-delà de ces notions de bien et de mal, et s’il assimile et emboite les faits les uns dans les autres avec une habileté incroyable, il considère les comportements humains comme des effets mécaniques, obéissant à une logique stricte et immuable (d’où sa difficulté à appréhender un cas extrême, hors la règle, comme celui de Johann). Runge est d’ailleurs un être sans émotion, tout de logique, ce qui fait finalement de lui un cas-limite de l’humanité, un troisième extrême après Tenma et Johann. Grâce à lui, Monster ne se contente pas de déplier le manichéisme, mais propose à la place une carte morale à trois pôles.
Mais le niveau de suspense le plus profond de Monster est celui qui reconduit le schéma psychanalytique cher à Urasawa. Comment Johann est-il devenu Johann ? Comment pouvait-il déjà être un tueur alors qu’il était enfant ? Comment devient-on l’incarnation du mal absolu ? Dans chacune des séries d’Urasawa, la résolution du problème présent se fait par exploration minutieuse du passé, par élimination des couches successives de fausses explications, de traumatismes mineurs ou fictifs qui font écran devant le véritable traumatisme originel, la cause première. Chez lui, un héros ne résout rien en inventant quelque chose, un stratagème par exemple. La seule solution à un problème est l’identification exacte du problème. Dans Monster, le véritable objet de la traque de Tenma n’est pas le corps de Johann, mais l’événement qui a fait de lui ce qu’il est. L’enquête policière est en fait ici une cure psychanalytique (avec un méchant cas de transfert de la part de Johann !), laquelle est de toute façon en essence un genre d’enquête.
Une des grandes réussites de Monster est de ne jamais laisser l’histoire s’enliser ou tomber dans la routine. Ainsi, on pourrait âtre un peu inquiet quand, au début de sa traque, Tenma se met à devenir le deus ex machina de toutes les âmes en peine qu’il croise sur sa route, leurs petites histoires s’accrochant pour quelques pages au fil de l’histoire principale. Mais bien vite, Urasawa met un terme à ce fonctionnement répétitif type Agence tous risques, et redonne une structure strictement feuilletonnante à son histoire. Monster change ainsi de braquet à chaque fois que le lecteur se croit confortablement installé dans la série, réussissant l’exploit de maintenir la tension tout au long de ses 3.800 planches (à vue de nez).
3.800 planches, dis-je. Les mangakas ont la réputation, du côté des amateurs de bande dessinée européenne, de délayer, de faire durer, que ce soit en exagérant le découpage des scènes d’action ("Mais c’est justement l’intérêt !" répondent en chœur les otaques) ou en multipliant les sous-histoires inutiles. (De leur côté, les auteurs de bandes dessinées européennes ont la réputation, du côté des mangakas, d’être de grosses feignasses qui font une planche dans le temps où eux-mêmes font un volume.) Au fil de Monster, on prend conscience de l’incroyable densité de l’histoire. Sans pour autant multiplier les blablas qui rallongent la lecture, Urasawa développe son intrigue sur tant de niveaux parallèles qu’il faut, pour une fois, sortir de la vitesse habituelle de défilement des pages en manga (plutôt très rapide), et prendre le temps de savourer l’architecture d’ensemble et les progressions parallèles des différents personnages impliqués. En réalité, alors qu’aucune page n’est jamais surchargée, c’est l’agencement des scènes entre elles qui crée ce réseau incroyablement serré d’intrigues et de chemins psychologiques.
Tout ça c’est bien gentil, mais ce Chapitre 12, il est comment ? Formidable, c’est un des tous meilleurs ! Mais on a déjà beaucoup parlé de la série dans son ensemble, donc pour l’analyse volume par volume, je crois qu’on attendra plutôt le Chapitre 13.
♥♥♥♥♥
Guillaume Bardon
Politique des auteurs : Naoki Urasawa